DOM, The Edge of Time
krautrock et bad trip
On a beau avoir tout dit sur le Krautrock, la production de disques assimilés au genre a été si intense entre 1968 et 1975 qu’on ne cesse, encore aujourd’hui, de redécouvrir de véritable perles sonores dont on se demande bien comment l’histoire officielle a pu les ignorer. The Edge of time , enregistré en 1970 par DOM, fait partie de ces disques. Sans doute, le groupe des frères Baksay, dissout dès la parution de son seul disque, n’apporte-t-il rien de fondamentalement nouveau. Comme chez tous les groupes allemands de l’époque, les influences croisées du rock psychédélique, du mouvement Fluxus, de la musique concrète, du free jazz cosmique de Sun Ra, du minimalisme américain, des raga indiens sont manifestes. Comme beaucoup de disques de la scène allemande, Edge of Time est lui aussi une sorte d’ « acid trip », un disque comme écrit sous l’influence de la drogue et proposant de faire ressentir par la seule musique les effets que procurent les produits psychotropes. Mais on aurait tort de ne n’entendre dans l’opus de Dom qu’une musique douée de propriétés hallucinogènes. On est loin ici de l’emphase et de la transe d’un Can ou d’un Amon Düül. On est loin des grandes glissades électroniques de Tangerine Dream. On est loin du folklore libertaire et désinhibé des années 60. Avec Dom, il s’agit de bien autre chose. Avec eux, la musique est bien davantage lyrique que lysergique. L’ambiance est à une certaine retenue, une certaine froideur même. L’emploi de la guitare sèche n’y est sans doute pas pour rien. Mélodiques, répétitifs, obsessionnels, les accords folks de Reiner Puzalowski doivent davantage aux ragas de John Fahey qu’aux explorations soniques en vogue à l’époque. De la même manière, l’utilisation des synthétiseurs doit davantage aux travaux d’un Henry ou d’un Stockhausen qu’aux improvisations pop et approximatives. Les orgues, ténébreuses et déréglées, relève d’un mysticisme bien plus catholique que ce à quoi nous avaient habitué les très païennes années 60. Ainsi, à mesure que les minutes défilent, quitte-t-on les rives festives de l’âge d’or supposé que fut cette période. La flute, lunaire, semble tendre vers un infini poisseux. Les voix, sporadiques, fantomatiques, témoignent d’un désenchantement cruel. On croirait entendre à nouveau Nico, perdue sous un orage d’été qui ne voudrait jamais éclater. "You will meet me there at the edge of time. The fire-sea licking my feet gas and damp, wind and rain, snow, heat, waters, ice and pain. Damned souls cry "Forgiveness !" The past will be future and future will be past. Not one thing in our world that will ever last. Only you and me until eternity shall that spirit one containing two wander through space and peace we knew" entend-on sur le troisième morceau « edge of time ». On pense avoir compris, mais on ne comprend pas. On est bien au bord du temps, nous aussi. A la lisière de quelque chose, c’est sûr. Mais ce qui se passe au-delà ? Comment le dire clairement ? Comment le traduire ? Déserté par le sens, l’esprit se fie aux sensations : ce disque s’écoute les jours de fatigue intense et de chair douloureuse.
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Une partie de l’album est en écoute ici
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