Association La P’tite Maison - Cabinet de curiosités sonores.

 

 
   

 




   
 
   
 

Philippe Robert
Musiques expérimentales. Une anthologie transversale d’enregistrements emblématiques.
Préface de Noël Akchoté


Dans son ouvrage, Ecoute, une histoire de nos oreilles, Peter Szendy s’interrogeait sur la meilleure façon de partager son amour de la musique avec les autres : « Peut-on faire écouter une écoute ? ». Mais son propos était général. Trop général sans doute. Du moins pour nous. Car quand on est passionné de musiques expérimentales, la vraie question qui se pose est : « Peut-on faire écouter l’écoute de musiques que le tout-venant qualifie d’inaudible ? ». Question à 100 balles. Question que l’on se pose ici tous les jours et qui nous plonge souvent dans des abîmes de perplexité. Et nos amis les plus patients avec.

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Noël Akchoté

C’est que ces musiques que l’on désignera ici comme expérimentales par commodité sont tout sauf nommables. Tout sauf normables. Tout, mais jamais identifiables. Du moins immédiatement identifiables. Ainsi Noël Akchoté, musicien bien connu de cette scène si particulière, a bien essayé s’y coller. Mais l’entreprise consiste alors à employer massivement les adjectifs : « bruitistes, extrêmes, désordonnées, byzantines, sublimes, minimales ou tout simplement inaudibles » puis il s’arrête. Et on se demande bien pourquoi. Il oublie « bizarres », « spéciales », « sibyllines », « étranges », « singulières ». Et nous-mêmes on n’en oublie. Par paresse. Par une sorte d’abattement craintif aussi. Comme accablé à coup sûr par l’effort qui ne fait que s’enclencher. Car en fin de compte, ces musiques existent d’abord pour susciter l’inflation des attributs, des épithètes et des superlatifs. Ce sont des musiques faites pour les mots. Ce sont elles, et elles seules, qui nous ont poussé à écrire dans ces colonnes. Et qui semblent nous condamner au bavardage. Une correspondance récente avec un artiste qu’avaient irrité certains de nos avis peut-être un peu trop péremptoires m’a rappellé au bon souvenir de nos intentions premières. Ces musiques ce ne sont presque pas des musiques à écouter. Ce sont des musiques à lire. Ce sont des musiques à rêver. Des musiques à imaginer. Un peu comme si la lecture attentive du catalogue Métamkine suffisait déjà à enflammer l’imagination. Et même, se suffisait à elle-même.

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L’orfraie

Je vois d’ici les meilleurs critiques pousser des cris d’orfraie : « Non, il faut écouter ! Non, il faut aller au-delà des discours, au-delà de ce que les artistes assènent dans les interviews et dans leurs livres ! Un disque c’est une rencontre et rien ne remplace l’expérience qu’il propose ! » On ne saurait leur donner tort. Et le dernier livre de Philippe Robert, Musiques expérimentales , le prouve. Là, dans un style savant mais jamais abscons, le critique, habitué des colonnes des Inrockuptibles, de Mouvement, de Vibrations et Jazz Magazine, y dévoile ce qu’est l’expérience d’un mélomane curieux. A travers une centaine (ou presque) de critiques de disque il propose une sorte de collections de ses émotions auditives. Émotions communicatives, on peut en témoigner, tant la fièvre de recherche de disques qu’il réussit à faire naître est tenace. Mais si le critique appelle tout au long de l’ouvrage à une écoute renouvelée de ces musiques mal-aimée, il ne s’en tient pas à cette bonne intention. Il faut signaler aussi l’intelligence de sa démarche. Là où certains se seraient enfermés dans l’étude détaillée des nombreuses écoles, des styles ou des genres, là où d’autres, tel Michael Nyman (Experimental Music. Cage et au-delà), tentent une définition rigide (voire dogmatique), Philippe Robert fait le choix de s’attacher aux gens. Cette « anthologie transversale d’enregistrements emblématiques » de la musique expérimentale est ainsi d’abord une collection de portraits. Les disques eux-mêmes sont finalement présentés de façon rapide. Ce qui importe au critique, c’est une histoire, un parcours, une démarche, une intention. En un mot, une singularité. En ce sens, son approche ressemble à celles des critiques (on pense à Irwin Chusid et son Songs in the Key of Z : The Curious Universe of Outsider Music) qui avaient, en leur temps, mis en valeur les artistes de la musique « outsider ». Que Philippe Robert ait voulu faire un pied de nez aux institutions et aux barbons de la musique sérieuse qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

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Ah l’aventure...

Que les esprits (trop) sérieux cependant se rassurent. Le critique connaît ses classiques sur le bout des doigts : Russolo, Cage, Varese, Schaeffer et consorts sont bien présents. Présents mais pas omniprésents. Les héritiers de ceux-là ont droit à toute la place qu’ils méritent. Et c’est peut-être là, en creux, le message le plus important du livre : de façon souterraine, par des biais inédits, suivant des arborescences incongrues, la modernité des illustres aïeuls n’a jamais cessé de connaître les plus beaux développements. L’aventure en musique ne s’écrit pas seulement au passé. Elle peuple les salles de concerts, le net et les bacs des disquaires les plus militants. Il ne reste qu’à vouloir l’écouter...

Plusieurs mois après avoir ouvert ce livre, je me décide enfin à le refermer. Je me décide enfin à en parler.

C’est une mise à distance douloureuse. C’est un peu triste, un livre qui se ferme. Surtout quand il vous a tant accompagné. Quand la lecture de deux ou trois critiques ponctuait chaque journée d’une promesse de découvertes et d’horizons nouveaux. C’est un peu bête. C’est sans aucun doute vraiment très bête. Car finalement les musiques restent. De nouveaux Eldorados à peine écoutés trônent fièrement sur mes étagères et dans mes banques de données. Mais c’est indéniable, ce livre me manquera. Car finalement, il dit, sans vraiment s’en rendre compte, l’essentiel des musiques expérimentales : avant même l’écoute, le désir d’écoute que suscite la lecture des écrits de ceux qui en parlent est une ivresse. Une ivresse qui, n’ayons pas peur de l’emphase, compte autant que l’ivresse de l’écoute. C’est un plaisir certes très intellectuel que de rêver une musique que l’on n’a pas encore écoutée, mais dans l’ordre des plaisirs, on ne saurait faire l’impasse sur aucun. C’est un principe. Vous comprendrez donc le pauvre critique déjà en manque de lectures sonores s’en retourne se faire une petite ligne de catalogue Metamkine... et vous souhaite d’aussi belles écoutes imaginaires...

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REF :

Auteur : Philippe Robert

Titre : Musiques expérimentales. Une anthologie transversales d’enregistrements emblématiques.

Préface : Noël Akchoté

Editeur : Le mot et le reste

Année : 2007







 
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