Association La P’tite Maison - Cabinet de curiosités sonores.

 

 
   

 




   
 
   
 


Brion Gysin, I am (that I am)
Le cut-up et la permutation de l’Etre


« Au commencement était le verbe ».

C’est en tout cas ce que l’on peut lire dans le plus grand best-seller de tous les temps. Mais aujourd’hui ? Mais à la fin ? Où est-il ce verbe ? Prisonnier de toutes les syntaxes, prisonnier de toutes les grammaires, de tous les langages, qu’est-il de plus que le relais de tous les ordres établis ? Qu’est-il de plus qu’un petit soldat de plomb fasciné par les ordres qu’on lui donne ? Qu’est-il de plus qu’un engrenage dans la mécanique langagière des Etats ou des multinationales ?

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William Burroughs et Brion Gysin

Willliam Burroughs, en écrivain paranoïaque (ou lucide, c’est selon où l’on se place), signalait déjà ce contrôle des mots exercé par ce qu’il appelait « l’appareil technocratique ». Mais il allait plus loin. Du moins lui et ses amis du mouvement Beatnik, et notamment Brion Gysin n’en restèrent pas au simple constat critique et à la posture radical-chic. Nous sommes à la fin des années 50, à la veille du grand chambardement des sixties, et l’audace des jeunes d’alors visent (activement) à la destruction de l’ordre ancien. Pour Burroughs et Gysin, il s’agit alors de s’en prendre au mot et au contrôle qui serait exercé sur lui. La méthode ? Le cut-up et la permutation. Le cut-up consiste essentiellement en un montage d’un ou plusieurs textes découpés en morceaux, réassemblés par fragments dans un nouvel ordre , donc dans un texte nouveau. La permutation, elle, concerne plus particulièrement le mot, découpé en syllabes et en phonèmes, eux-mêmes réassemblés pour constituer un nouveau mot ou révéler un sens inédit du mot disséqué. A chaque fois, l’auteur agit par prélevement, par extraction, par déconstruction avec un but à priori paradoxal : construire. Construire une nouvelle perception, construire une nouvelle expression, bref, construire un nouveau monde. Cette entreprise, qui anticipe le sample (lui-même étant un cut-up de la bande sonore) et les démarches des musiques électroniques et platinistes mais aussi le zapping, a pu irrité (C’est un effet secondaire fréquent de toutes les avant-gardes). Mais, la déstabilisation (revendiquée) occasionnée ne doit pas nous inciter à omettre à quel point elle est féconde. Après tout, comme les sociétés humaines, segmentées en domaine d’étude par les chercheurs en sciences humaines, comme l’atome, devenu fissible sous les yeux des physiciens, comme le son, devenu sécable grâce aux manipulations des premiers musiciens concrets inspirés par Russolo, le verbe, le mot eurent désormais le droit de se désagréger et de revenir à l’état de borborygmes de phonèmes ou de syllabes. Et finalement, si les premiers hommes pensaient qu’au commencement était le verbe, les hommes du XXème siècle ont cessé de le croire. Avec Henri Chopin, grand poète sonore devant l’éternel, on peut donc dire qu’au commencement était la « microparticule vocale ». Au commencement, il y a la voix, la voix dans ses infinis éclats. La voix et son timbre révélés par les premiers magnétophones à bandes. La voix, son timbre et son flux révélés par la mathématique et l’électricité des machines.

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Brion Gysin

Cela n’a l’air de rien, mais dire cela, c’est remettre en cause l’idée même que l’on se fait de la civilisation . Philippe Robert y voit, avec Roland Barthes, la prémisse de la disparition de l’auteur auquel on n’assiste tous les jours un peu plus (à force de travailler les mots des autres, que reste-t-il de l’Auteur ?). Il y voit aussi, avec Michel Foucault, l’effondrement d’un pilier de l’économie de marché (l’auteur n’existe-t-il pas avant tout en tant que « propriétaire » d’une œuvre, œuvre qui disparaît à force d’être disséquée). Pour notre part, on y verrait davantage une transformation de l’Etre tout entier. C’est sans doute un peu gonflé d’en arriver à dire cela. Sans doute même la démonstration est-elle mal assise. Mais depuis que je suis tombé sur cette œuvre de Brion Gysin, I am , je ne peux m’empêcher de le penser. Dans cette pièce, l’auteur s’en prend de façon méthodique à une tautologie biblique, une espèce d’évidence creuse mille fois entendue : « I am that I am », « je suis ce que je suis ». Il s’échine à y permuter en tous sens les syllabes et les phonèmes de la phrase biblique. La voix procède d’abord lentement. Puis peu à peu, aidé en cela par la machine, le rythme s’accélère, les phonèmes se mêlent, la confusion grandit. Et la phrase, comme possédée par un algorithme fulgurant, prend un envol vertigineux, glacial, et semble rejoindre avec une vitesse et une détermination saisissantes le silence absolu du cosmos. C’est éblouissant. Eblouissant parce que véritablement très beau. C’est angoissant aussi. Parce que Gysin ne propose pas seulement ici une déconstruction simplement formelle et vide de sens. Il va bien plus loin qu’une simple permutation de syllabes. En s’attaquant à cette phrase et à son sens, il touche aux fondements. En trois minutes, c’est une déconstruction de ce que nous sommes, une déconstruction de tout l’Etre ancien (et sans doute de ce qu’il tenait pour évident) qu’il donne à entendre. Et il n’y a pas de quoi laisser sceptique. On y est. On y croit. Cela fonctionne.

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Aujourd’hui, nous sommes les héritiers de cette démarche. Nous sommes comme au milieu du gué. Tout a été détruit. Tout a été rasé. Tout, même le doute. Nous ne serons plus jamais ce qu’étaient les hommes d’avant. Et dire « je suis ce que je suis » n’a définitivement plus de sens. Tout est donc à reconstruire. Œuvre harassante sans doute, mais joyeuse. Après tout, tous les chemins ne sont-ils pas possibles ?

Au commencement sera ...

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Brion Gysin, I am, "machine-poem"

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