Ben Frost, « Theory of Machines » Musique jouée par la Terre
L’immensité existe encore.
On a beau affirmer que chaque point de la planète est aujourd’hui cartographié. Que le quadrillage technologique de la planète est achevé. Que la vie, devenue numérique, sera en tous points surveillée. Ben Frost, lui, s’en fout. Les satellites, les cartes sims, les adresses IP, les polices numériques du monde panoptique, tout cela, Ben Frost s’en fout. Il sait qu’on ne le retrouvera pas. Il sait que l’immensité, ce truc impensable pour qui vit sa petite vie, l’immensité existe encore. C’est tout ce qui importe. Un autre monde n’est pas seulement possible, il se dévoile tous les jours à qui veut le découvrir.
Les frontières existent-elles dans l’imaginaire de Ben Frost ? Les frontières, vous savez ces lignes que l’on voit tout de suite sur une carte mais que l’on peine à retrouver entre deux brins d’herbes, entre deux gouttes d’eau, Ben Frost en a-t-il même jamais entendu parler ? Tout dans son itinéraire indique que non, lui qui, Australien, a choisi de vivre aux antipodes, dans ce petit bout de terre gelée qu’est l’Islande. Lui qui, d’abord formé au goût rock’n’roll, se voit aujourd’hui distingué par le « bon goût » de la critique avant-garde (Tel Wire). Lui qui, musicien, est allé travailler avec les scientifiques de l’institut de recherche sismique d’Islande sur les sons subaquatiques. Ben Frost ne sait rien des vies et cartes déjà écrites. Lui écrit une musique qui doit être jouée par la Terre. Qu’elle soit avec ou sans frontières.
Et la Terre ne se ressemble plus. Non qu’elle se soit transformée. Non qu’elle soit neuve. Seulement, avec Ben Frost, la Terre fait à nouveau naître des ambiances qui vous sollicitent vraiment. La Terre redevient immanente. Présente. Les fleuves, placides et intenses, sont des pianos minimalistes et déterminés qui charrient des Furies obsédées. Leurs lits, remués par les flots, promettent des inondations et des catastrophes sauvages. Les arbres, transis de sueur glacée, respirent des cieux archaïques. Des cieux où les violons de l ‘orchestre épousent des drones épuisants, où des guitares branchées sur un four micro-ondes déchirent des nuages sous tension, où des batteries mécaniques s’éveillent avec des soleils électriques. Tout tremble. Tout respire d’un souffle mauvais sur cette Terre débarrassée des hommes. Et pourtant le lyrisme digital d’un papillon émouvant parcours tout l’espace. La mélancolie lunaire d’insectes somnolents nimbe ce territoire que l’on avait juré irrespirable. Et ce lieu devient bien plus que le paysage mental déchiqueté d’un musicien noisy de plus. L’immensité de Ben Frost est un lieu où l’eau se respire comme on oublie d’aimer, et où l’on meurt après avoir tout vécu de sa vie rêvée.
Theory of Machines est donc le disque d’un homme exigeant. Mieux, celui d’un aventurier. C’est un disque qui exige que l’on y meurt un peu. Que l’on y laisse un peu de soi ou de ses rêves. Comme Saint-Exupery, comme Steve Fossett, Ben Frost est de ces héros qui meurent sur les territoires qu’ils ont découverts. Comme eux, je vous l’ai dit, on ne le retrouvera pas. Non qu’il soit mort. Non. C’est autre chose. C’est une autre mort. C’est juste que l’immensité existe encore. Et que la vie commence...quelque part, là, où on ne l’attend pas...