Dostoïevski voulait « repolir » ses écrits mais ne put le faire, soumis à une permanente pression des dettes, « Les carnets », « Le journal d’un écrivain », ses correspondances sont là pour contredire, préciser ses intentions.
En effet, dans le Journal d’un écrivain, ce dernier analyse et approfondit certains mécanismes juridictionnels et même certains détails des logiques de comportements d’individus allant alternativement de l’assimilation à la séparation progressive de groupes sociaux -cellules familiales, territoires urbains, frottements entre enfants de serfs et enfants de maîtres, le servage vient d’être aboli en 1870. Certains passages ne sont pas sans évoquer les fameuses analyses socio-anthropologiques de « rites d’interactions » d’Erwing Goffman, tandis que le lien avec le geste ou gestus ordinaire[1] dont l’observation attentive voire active est la base du travail de l’acteur selon Brecht. « Le théâtre consiste à fabriquer des reproductions vivantes d’événements, rapportés ou inventés, qui opposent des hommes, et cela aux fins de divertissement. »[2].
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Avec des dizaines d’années d’avance, Dostoïevski n’est pas si loin d’un Trétiakov, écrivain « opérant » produisant une littérature à caractère objectif et sociologique nourrie d’expériences concrètes, dont parle Walter Benjamin dans son Essais sur Bertolt Brecht[3]. Mais Fédor Mickhaïlovitch Dostoïevski est tel un « opérant » mais seulement potentiel (ou absolu), tel un souffi-mouche aux pieds englués dans la terre, qui ne pourrait plus tourner, un gourou-phoque enfermé dans sa grotte byzantine ayant perdu ses bras coupés par des années de goulag mais dont le message via la manifestation de vie ultime, murmures vitaux imprimés, émission d’une lumière artificielle dans l’anthracite du réel et avant la nuit après la mort à venir. Une écriture qui adhère au réel à tel point et dans une telle quantité et minutie que l’on peut se demander si il n’incarne pas cette machine typographique qu’il imagine ; une sorte de fabrique d’écriture en temps réel à l’affût des flux de ses pensées.
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Il est interessant de noter à cet égard qu’il fut sûrement un des premiers auteurs à utiliser la sténographie pour dicter ses textes et tenter de gagner du temps pour, à la fois répondre au travail de livraison d’écrits, nécessité par une situation financière en permanent échec (son exil fut rendu nécessaire pour éviter une nouvelle fois la prison, cette fois-ci pour dettes ! la première fois, c’était pour des sympathies envers des prérévolutionnaires comme Pétrachevski)
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« mais aussi pour rendre compte, au plus prêt du mouvement intérieur de la pensée avec tous ses entrechoquements. La sténographie était encore trop lente pour ce grand nerveux tendu en permanence par cette volonté d’énoncer « la vérité » » (Elizabeth Marie),
une pluralité de voix parallèles à l’image du carnaval du réél.
Cyril Alata
[1] Versuche über Brecht, Walter Benjamin, 1966, Suhrkamp Verlag, Frankfurt/Main - Essais sur Bertolt Brecht, FM petite collection Maspero, Paris, 1978, pp 9-10
[2] Kleines Organon für das Theater, Bertolt Brecht, 1963, 1967 Suhrkamp Verlag, Frankfurt/Main - Petit organon pour le théâtre, L’Arche, Paris, 1978, p 11
[3] Op cité pp 110 à 112