Association La P’tite Maison - Cabinet de curiosités sonores.

 

 
   

 




   
 
   
 

Alec Empire
Alec Empire vs. Elvis Presley LP
La nostalgie, c’est plus c’ que c’était...


(JPG) « Où étiez-vous quand Elvis est mort ? » lançait il y a 30 ans ce bon vieux Lester Bangs. Et puis, surenchérissait-il : « Qu’est-ce que ça vous a donné comme prétexte pour glander le reste de la journée ? ».
Trente ans plus tard, alors que l’on célèbre activement l’anniversaire de la mort de l’éphèbe aux cheveux gras, plus personne ne pense vraiment à glander. Les temps ont changé. Il s’agit de gagner plus, gagner plus d’argent quand c’est possible, gagner un surplus de plaisir sur la vie quand il ne reste plus que ça. Et la nostalgie, pour avoir le sentiment de gagner un peu quelque chose sur la vie, c’est ce qu’il y a de mieux. C’est ce qu’il y a de moins cher. Il suffit de ressortir de vieilles nippes, de vieux disques, de vieilles photos, et le tour est joué. Tout le monde est content. Aujourd’hui personne ne sait plus ce qu’il faisait quand Elvis est mort parce qu’ Elvis n’est pas mort de toute façon. Tout le monde vous le dira. Il est présent sur des mugs, des t-shirts, des blousons, et j’en passe. La nostalgie c’est notre actualité.

(JPG) La France est-elle le pays le plus tenté par ces coups d’œil dans le rétroviseur ? Je ne sais pas. Je sais juste que c’est trop pour moi. Mais il faut s’y faire, la France est devenue un vrai pays de nostalgie triste, une vraie contrée de Réaction enthousiaste. Une sorte de Corée du Nord capitaliste où les jeunes (ceux auxquels j’enseigne tout au moins) tombent en pâmoison devant un Grand Homme à talonnette, sorte de paternel rassurant, de timonier indiquant le « bon » sens. Je peux en témoigner, la France qui s’agite devant moi est une France qui rêve d’Elvis. Qui pleure avec Guy Môquet. Qui discute platement avec l’esprit de Jules Ferry. Pauvre France ! Qui lui dira que ses idéaux du siècle passé ont été passés à tabac ? Que ses grands hommes sont des nains dans les mains des Conseils d’Administrations des multinationales. Que ses chers bambins sont abandonnés à des professeurs désemparés et cyniques parce que l’ascenseur social vient d’être équipé d’un digicode. Que Guy Môquet avait du courage mais que la morale de l’histoire est immorale. Qu’Elvis est mort étouffé dans sa graisse et dans les anxyolétiques. Il faudra bien leur dire pourtant. Il faudra leur dire qu’il faut savoir lâché la main de son papa et de sa maman ; qu’il ne faut pas être trop sérieux quand on a 17 ans ; qu’on n’avance qu’en traçant librement son chemin. Qu’Arthur Rimbaud aide à grandir mieux que Guy Môquet. Que l’amour-anarchie de Léo Férré vaut plus que l’amour d’Elvis pour sa maman. Dites-leur : on ne se débarrasse pas du monde qui vient. Il faut lui courir après.

(JPG) Et puis on peut être nostalgique sans tomber dans la bêtise. On peut rêver du passé sans renoncer à l’annexer sauvagement. On peut tomber sur un disque d’Elvis, l’aimer, et vouloir en faire quelque chose sans aucune espèce de respect sourcilleux. Sans être un méchant gardien de musée (ou du temple). Alec Empire est du genre à savoir faire ça. Ce que lui a réussi à faire de sa nostalgie devrait être enseigné dans les écoles (sic). Pourtant, évidemment, rien ne prédispose le fondateur du label Digital Hardcore, le pape du breakcore à écouter défoncé en free-party à devenir pédagogue. Le Berlinois, anarchiste, activiste, ferait assurément tâche au milieu des chignons, des coupes de Premier ministre et des attachés-cases. Il reste que sa lecture de la musique d’Elvis dans Alec Empire vs. Elvis Presley LP a quelque chose de stimulant et de vraiment réjouissant. Une vraie claque moderniste. Alec Empire, en vraie brute digitale, y réussit à redonner au Rock d’Elvis le danger que des générations de présentateurs vedettes de la télé avaient réussi à vider. Avec lui, les slows langoureux redeviennent ces dangereuses glissades vers les marécages érogènes interdits ; les pas de danse archaïques et salaces renaissent sous les boîtes à rythmes tacchycardes ; les filles se pâment, les filles se lâchent plus hystériques et plus possessives que les dieux du stupre n’auraient pu le suggérer. C’est un maelström de perceuses électroniques, de frottis digitaux, de voix noires sensuelles et sauvages qu’il génère dans ce salmigondis de samples d’époque et de machines speedées façon punk. Et on reste hagard. On se dit que le Berlinois joue d’Elvis et de sa musique comme on joue du marteau sur un cadavre au sexe turgescent. Une vraie brute digitale. Mais une brute qui soulignent mieux que quiconque la respiration rock des morceaux du King. Et qui leur redonne vie. Quelque chose de la vie de ceux qui, à l’époque, s’étaient pris Elvis, ses déhanchements et ses sons, dans la gueule. Une vraie leçon de reconstitution historique. Loin du respect obséquieux que l’on réserve aux pères trop présents.

Un disque à réécouter donc. Mais quant à faire intervenir Alec Empire dans ma classe... J’attendrai encore 5 ans...

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REF :

Auteur : Alec Empire

titre : Alec Empire vs. Elvis Presley LP

Année : 1999

Label : El Turco Loco







 
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