Association La P’tite Maison - Cabinet de curiosités sonores.

 

 
   

 




   
 
   
 

Alain Corbin
Les cloches de la terre.
Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXè siècle.


(GIF) « Se tenir à l’écoute des hommes du passé », « porter une particulière attention à l’inactuel, à l’insolite, à ce qui est décreté dérisoire » afin de faire renaître des mondes oubliés, tel est le beau projet d’Alain Corbin, professeur à l’université de Paris I Sorbonne. Depuis plusieurs années déjà, celui-ci nous rejouit avec des ouvrages qui ont à chaque fois pour ambition de vouloir révéler « l’histoire du sensible » de nos aïeuls à travers des objets à la fois familiers et incongrus. Avec le Miasme et la Jonquille, c’est le nez qui était mis en vedette, puisqu’il livrait une passionnante histoire de l’odorat et de l’imaginaire social qui l’entourait. En 1990, c’est la plage et les littoraux qu’il éclairait d’un autre jour avec Le territoire du vide. L’Occident et le désir de rivage. Avec Les cloches de la terre, c’est la cloche, cet objet à la fois parfaitement quotidien et devenu complètement insignifiant, qui est étudié. Et le projet n’est pas mince. Il s’agit, comme l’indique le sous-titre de faire renaître à travers lui le paysage sonore et la culture sensible de nos campagnes au XIXè siècle. Alain Corbin se fait ainsi, l’air de rien, l’archéologue de nos oreilles.

(JPG) Dès le début de l’ouvrage, l’historien a le souci de nous mettre dans l’ambiance et de refaire sonner à nos oreilles le bourdon matinal et excessif qui s’empare de la flèche de la cathédrale voisine ou du clocher du village au loin. Mais, nous prévient-il, ce son, ce tintamarre de bronze, s’il a encore la (pénible !) capacité de nous réveiller aujourd’hui, n’a plus rien à voir avec l’espèce de « vertige » qu’il pouvait occasionner à l’époque. Il faut imaginer le peuple du XIXème, habituellement immergé dans le silence, comme sous l’ « emprise sensuelle » des cloches lorsque celles-ci se mettent en branle. Il faut l’imaginer mais encore faut il savoir que cette imagination ne sera que trahison tant les codes et règlements de cloches sont variables d’une paroisse à l’autre. En fait on ne pourra plus guère écouter ce paysage. Tout juste pourra-t-on l’entendre. C’est-à-dire, le comprendre.

Le comprendre, cela veut dire s’attacher à saisir ce qu’est une cloche, ce qu’est sa place dans la culture sensible de l’époque, ce qu’étaient ses fonctions. Alain Corbin, ce faisant, ne cherche donc pas à faire une impossible reconstitution sonore mais à saisir ce qui s’animait dans l’esprit des gens lorsque le son de la cloche résonnait dans l’air ambiant. C’est une histoire du sens (multiple et complexe) que pouvait avoir un son qui se met alors à vivre avec ce livre.

(JPG) Et c’est comme un rêve familier mais oublié qui semble ressurgir. Lorsque la cloche sonne au XIXème siècle, c’est un objet sacré qui se manifeste. L’émotion est palpable, l’émerveillement des oreilles, sincère. Le lien qui se noue avec Dieu a quelque chose de la mélomanie. Mais il n’y a pas que cela : la cloche est aussi un objet dans lequel toute la communauté se retrouve et se projette. Sa construction (lors de la fonte ou de la refonte) est liée à l’effort de toute la paroisse. Non seulement tout le monde, riche ou pauvre, paie pour que la cloche soit fondue ou refondue, mais chacun participe aux cérémonies nocturnes qui entourent sa « naissance ». La coulée notamment est un moment particulièrement sacré où chants et offrandes se multiplient pour encourager le saintier, ce chaudronnier spécialisé auquel on attribue des pouvoirs quasi-magiques. Ces cérémonies, sur lesquelles insiste Corbin, constituent les scènes fondatrices de la culture sonore d’alors. Elles expliquent l’attachement viscéral (et donc les nombreux conflits) de toute la communauté à sa cloche. Et elles permettent de dire que la cloche est bien le pivot de l’identité villageoise. Mais, le son de la cloche ne dit pas que la présence de Dieu. S’il fonde une identité et un paysage sonore c’est aussi pour des raisons plus profanes. « Le son de la cloche et l’émotion qu’il suscite aident à la construction territoriale » souligne l’historien devenu (JPG) géographe. Il indique le « partage d’un en-dedans et d’un en-dehors » de la communauté. Depuis le clocher se déploie avec le rayon sonore de la cloche, toute une série de cercles concentriques au sein desquels règne la lenteur et le silence de ceux qui se marient, qui se connaissent, qui se reconnaissent. C’est un espace clos, comparable à un nid ou une alvéole, où règne une harmonie qui ne peut-être troublée que lorsque la borne du territoire a été transgressée par l’Autre. Dans ce cas, la cloche se fait alarme. Signal de la menace. Dire qu’elle est un média n’est pas exagéré (c’est même le plus important de l’époque selon Corbin). Mieux, elle est aussi objet prophylactique. Car la cloche n’est pas seulement vecteur d’un enracinement dans un espace, elle ne résume à un langage de communication, elle contribue à préserver l’espace de la communauté : des individus bien sûr, mais aussi des orages (qu’elle est sensée être capable d’éloigner) et des démons (qui selon les théologiens, détestent le son des cloches). Mieux encore (mais là on devient songeur...) les cloches détiennent le pouvoir de convoquer les anges et parfois même de guérir certaines maladies. De façon plus classique enfin, lorsque sonne la cloche c’est le temps et ses différents rythmes entrelacés (temps horaires, temps liturgique, temps cérémoniel) qui est en train de se dire. Ce temps, c’est d’abord un temps imprécis, immobile et sacré qui laisse peu à peu la place à l’égrenage continu et précis de l’horloge, symbole du temps quantitatif et scientifique qui est devenu le nôtre. On imagine ainsi à la fin de l’ouvrage ce que nous avons perdu : un paysage sonore à la mesure de nos oreilles, protégeant de tout ce que l’extérieur peut avoir d’agressif, immobile, comme figé dans un silence sacré que le tremblement du bronze rend plus palpable encore. Il y a quelque chose d’à la fois rassurant et parfaitement sécuritaire dans ce qu’entendaient nos ancêtres. Quelque chose d’exotique aussi. Mais on comprend bien malgré tout que ce paysage sonore ait pu constituer une véritable identité pour ceux qui y baignaient constamment. Et cela n’a pas échappé aux différents pouvoirs qui se sont succédés en France aux XIXème qui en ont fait un véritable enjeu politique, bien au-delà de ces querelles de clochers qui nous paraissent aujourd’hui si saugrenues.

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Alain Corbin nous explique en effet que tout au long du siècle, il y a eu, à travers la multiplication de lois, d’ordonnances, de règlements et d’interdits divers, la « volonté de discipliner les bruits et les sons ». En cherchant à maîtriser la cloche, cet élément central de la culture sensible des populations, les différents gouvernements, notamment républicains, ont voulu investir les symboles communautaires, et ce faisant, faire infléchir le sentiment communautaire vers un sentiment national et laïque amplement désacralisé. Et la lecture d’un tel livre achevée, on n’a plus guère envie de parler d’histoire du dérisoire et de l’inactuel comme le faisait l’historien dans son introduction. Si Foucault avait déjà mis en évidence les ressorts du bio-pouvoir et du domptage des corps, Corbin lui signale ici l’importance du son dans la maîtrise des populations et dans l’imposition d’une vision politique particulière.
Et ce n’est pas sans nous interroger. A une époque comme la nôtre où le son a pris une place si importante, où l’homme est constamment immergé dans un océan de sons, il importe sans doute qu’une plus fine éducation de l’oreille se mettent en place ou qu’au moins on prenne conscience de ce que sont les ressorts de notre paysage sonore. C’est une affaire esthétique autant que civique.

Lien
En attendant de voir surgir cet historien sensible et intelligent du marteau-piqueur, du moteur à explosion et du lecteur mp3 qui nous manque tant, on peut lire avec profit

le livre de Jean-Yves Leloup, Digital Magma. De l’utopie des rave parties à la génération Ipod, paru en 2007 chez Scali.

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REF :

Auteur : Alain Corbin

Titre : Les cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXè siècle.

Editeur : Flammarion

collection : champs







 
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