Ce qui me fascine chez Meredith Monk c’est cette matière indiscernable, inclassable et intemporelle qui peuple sa voix et ses mouvements, bien loin de nos clichés européens où il est si douloureux de sortir de sa discipline pour fusionner avec une autre.
Meredith Monk
Dès 1967, Meredith Monk associe son chant à des mouvements corporels, mêlant ses techniques vocales à l’art de la chorégraphie et du théâtre pour créer un « tout » indissociable d’une lucidité immatérielle. Elle est dans ce sens, une des fondatrices de l’art de la performance en occident. Sa voix, elle-même, transfigure le mouvement, entre babillages, fines modulations microtonales, diphonie, chuchotements, effets de souffle, et longs gémissements.
« Une voix qui semblait avoir traversé toutes les cultures (avec des échos orientaux, africains, japonais), tous les âges (pépiements de petite fille, roulements rauques de vieil ogre), - et qui pouvait se métamorphoser sans fin... » nous raconte Guy Scarpetta qui assista à une performance de la chanteuse en 1974.
Quand on demande à Meredith Monk, comment en est-elle venue à développer ses techniques, elle nous replonge naturellement dans son enfance :
« J’avais des problèmes de vision et de coordination, et ma mère m’a fait prendre des leçons d’eurythmique. C’est une manière d’apprendre le rythme et la composition musicale avec son corps. Donc, dès un très jeune âge, le mouvement et la musique n’ont fait qu’un pour moi. » M.M
Il est clair que l’association de la voix aux mouvements corporels date de la nuit des temps dans bons nombres de cultures et de civilisation. En revanche, on remarque que la culture occidentale est pratiquement la seule qui sépare ces différents aspects de l’activité humaine. C’est en cela que le travail de Monk va jouer un rôle fondamental dans la recherche des arts interdisciplinaires mêlant chant, musique, danse, théatre et vidéo, formes maintenant très répandues en ce XXIe Siècle.
L’album, Turtle dreams, comprend plusieurs travaux composés et réalisés par Meredith Monk, entre 1975 et 1983, pour le théâtre, l’art vidéo, et la performance.
Turtle dreams performance
Turtles Dreams est à la base une performance chorégraphique et vocale, un théâtre de gestes, créé par Monk en 1981. Cette performance pour quatre voix et deux orgues est interprétée par l’artiste et trois autres chanteurs-performeurs : Robert Een, Paul Langland et Andrea Goodman.
Alignés, face au publique, dans un univers dépouillé, les quatre performeurs exécutent des mouvements minimalistes et répétitifs. Ils accompagnent leurs gestes par des chants litaniques, inspirés par le mouvement d’une tortue traversant différents terrains.
En 1983, sous la direction technique du vidéaste, Ping Chong, la pièce devient, une vidéo-performance, récompensées, la même année, au premier festival d’art-vidéo de Toronto au Canada.
Vous pouvez voir sur UbuWeb un extrait de cette performance dans un très beau documentaire sur Meredith Monk réalisé par Peter Greenaway.
L’album comprend d’autres pièces tel que View 1 (1982), une invitation à rêver les yeux ouverts. S’accompagnant d’un piano minimaliste, proche du style d’Erik Satie, Monk nous offre des comptines abstraites, suspendues dans les airs... Engine Steps (1983) nous plonge dans l’univers chaotique d’un moteur en pleine crise d’asthme. Ester’s song (1975), parenthèse sautillante d’une fillette possédée. View 2 (1983) est un dialogue tendu entre deux générations, une confrontation mélancolique et féminine.
Turtle Dreams est un album ancré dans une gestuelle nonchalante et répétitive. À l’écoute de cet album, vous vous surprendrez-vous même, à balancer doucement la tête pour mieux saisir le mouvement de cette bruyante chimère , lovée dans la tête d’une tortue endormie.Jé
Titre : Turtle Dreams
Auteur : Meredith Monk
Sortie : 1983
Label : ECM
Dans le même ton, je vous conseille aussi cet album du même auteur.
Titre : Dolmen Music
Auteur : Meredith Monk
Sortie : 1981
Label : ECM
Meredith Monk vue par le romancier et essayiste, Guy Scarpetta
Le site de Meredith Monk
Meredith Monk en concert à Besançon, le 29 juin 2007 (Concert Unique à ne pas manquer)