Association La P’tite Maison - Cabinet de curiosités sonores.

 

 
   

 




   
 
   
 

Une lecture du livre de Jean-Yves Leloup
Digital Magma. De l’utopie des raves parties à la génération Ipod
Edition Scali


(JPG) Lu d’une traite, Digital magma est un livre qui interpelle.

Son sujet, la numérisation, la dématérialisation et la circulation sur le réseau de la musique et les conséquences que cela entraîne, est tellement en prise avec notre quotidien et nos pratiques qu’il ne peut qu’aiguiser la réflexion et susciter la discussion.

Certes le sujet n’est pas nouveau. D’une certaine façon, Jean-Yves Leloup reprend les choses là où David Toop les avait laissées avec Ocean of Sound . Mais alors que Toop écrivait surtout en tant que poète, musicien et esthète un peu fumeux (fumant ?) sur ce nouvel océan de sons qu’était déjà en train de devenir le monde, Jean-Yves Leloup, lui, tout artiste qu’il soit, se pose d’abord en tant qu’auditeur et en tant que témoin d’une « révolution de velours » en train de s’accomplir. Surtout, il cherche à éclairer le lecteur sur ce qu’il est en train de vivre.

Mais que vivons-nous ?

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Un Ipod

Un regard superficiel amènerait à penser qu’il ne se passe pas grand chose hormis la marche habituelle du progrès avec ses nouvelles inventions (ordinateur portable, numérisation de la musique, Internet haut débit, logiciels tels Itunes, balladeur Ipod, ... ) et leur diffusion auprès du plus grand nombre. Mais Leloup a l’intelligence de comprendre, simplement parce que lui-même en fait quotidiennement l’expérience, que ses nouveaux outils ne sont pas seulement des gadgets et des attributs sociaux que les sceptiques aiment à caricaturer. Avec eux, naissent de nouvelles pratiques (créations de playlists, lectures aléatoires, nomadisme et immersion sonore, partages plus ou moins légaux, diffusion...) qui, pour être banales aujourd’hui, sont les fondements non seulement d’une nouvelle culture de l’écoute, mais aussi d’une redistribution des cartes dans le monde de la culture et enfin (on devrait dire surtout) de la naissance d’une nouvelle esthétique dominante. On ne pensait pas forcément à tout cela quand on regardait notre Mac et pourtant, à lire et relire l’ouvrage de Leloup, on se dit qu’il a vraiment touché juste.

On est d’autant plus convaincu que lorsqu’il aborde la question de la déstabilisation de l’industrie de la culture, il ne le fait pas sur le mode angoissé de celui qui voit le P2P tout ravager sur son passage. Il tend à l’inverse à expliquer ce que sont les nouveaux usages des auditeurs (écoute élargie aux cultures non anglo-saxonnes et bouleversement de la hiérarchie des goûts, prescription par le biais des audio-blogs, valorisation de nouveaux formats...) et les nouvelles formes d’organisation économique qui se mettent en place ( net-labels par exemple) pour soutenir les artistes.

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La Dream House de LaMonte Young

L’IMMERSION
Mais c’est lorsqu’il aborde la question de la nouvelle esthétique qui découle de ce changement social que Leloup emporte vraiment l’adhésion. Fouillant minutieusement le passé et le présent de toutes les cultures musicales, il fait le constat d’un monde où le son ne se tarit jamais. Où le son nous entoure et nous submerge en permanence. Lorsque l’on pénètre un magasin, c’est la muzak, cette musique au kilomètre conçue pour stimuler l’achat, qui nous agresse. Au cinéma, au cœur de notre home cinéma aussi, c’est la quadriphonie du dolby stéréo qui nous fait vivre une expérience sonore. Dans notre voiture, les designers sonores ont prévu le son que feront nos portières lorsqu’elles se ferment et le bruit de nos moteurs quand ils tournent. Dans la rue enfin, notre Ipod accompagne chacun de nos gestes et habille chacun de nos sentiments. Le son est donc partout. Et devient phénomène social. Comment en est-on arrivé là ? Et bien parce que les avant-gardes l’avaient rêvé pour vous tout au long du XXè siècle. Des rêves acousmatiques de François Bayle aux utopies de La Monte Young, des réflexions de Satie aux théories de Brian Eno, toutes les pensées et expériences musicales du XXè siècle (ou du moins bon nombre) ont promu l’immersion et le flux sonore permanent.

LA NOUVELLE PLACE DE L’AUDITEUR
Dans ce monde nouveau où le son dicte sa loi et où l’image tend à perdre sa primauté, la logique voudrait que le musicien soit promu tout en haut de la hiérarchie des arts. Or, il n’en n’est rien. Ce dernier à l’inverse semble peu à peu s’effacer, se diluer dans le grand magma digital qui recouvre notre monde. Empruntant (sample), s’appropriant (plunderphonie, remix), assemblant (mix) le matériau des autres, se cachant derrière un masque, un avatar ou sa platine, il est oublié jusque dans ses droits d’auteur. Son statut, toujours plus précaire, repose aujourd’hui davantage sur le « fair-use », cette sorte de mécénat qui ne dirait pas son nom. La figure qui s’impose à l’inverse, c’est celle de l’auditeur militant : diffuseur actif par le biais des systèmes d’échanges numériques, prescripteurs sur des blogs qui tendent à concurrencer la presse la mieux établie, il devient l’acteur essentiel du magma digital qui a vu le jour. En sommes, nous explique Jean-Yves Leloup, si la musique est aujourd’hui cet art dominant, c’est parce que les auditeurs se sont révoltés.

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Auditeur, une identité à part entière

QUELLE PLACE POUR L’ARTISTE ?
Ce renversement de situation n’est évidemment pas sans poser de questions. La dévaluation de la place de l’artiste ne risque-t-elle pas d’entraîner la dévaluation des œuvres ? Dans ce grand magma confus et sans hiérarchie où tout se vaut et où les auditeurs, multiples, dictent leur loi, on a en effet parfois le sentiment qu’il n’est plus possible de voir émerger de nouveaux chef-d’œuvres. Sur ce sujet, l’auteur se fait à la fois rassurant et déconcertant. Déconcertant parce qu’il annonce d’abord la mort de l’artiste au sens classique. A le lire, (et c’est là qu’est la vraie révolution !) a déjà émergé un type d’artiste d’un genre nouveau : l’auditeur. Un auditeur pleinement conscient de son pouvoir et de son savoir et qui se met à diffuser. Mais qui diffuse en choisissant, en agençant, en inventant des itinéraires dans la culture et qui, finalement, au même titre que l’artiste, donne un sens au magma sonore confus dans lequel nous baignons et que nous avons désormais à apprivoiser. Mais paradoxalement, Leloup est également très rassurant et confie sa foi inébranlable dans la figure de l’artiste. L’artiste au sens le plus classique du terme a encore toute sa place. Mais il est un artiste qui écoute lui aussi et qui agit à la source du magma digital. Cet artiste est celui qui peut sculpter, modeler, designer, dompter ce magma. Il est celui qui peut nous rendre maîtrisable ce nouveau monde.

Le livre se termine ainsi sur cette idée. Le magma digital n’est pas cette espèce de monstre incontrôlable dont on a à craindre l’avènement. Leloup rappelle en conclusion que son existence est le fruit des pratiques qui sont les nôtres et qu’aujourd’hui, pas plus qu’hier, nous ne sommes condamnés à subir la technologie. Cet essai, bref et éclairant, a d’ailleurs pour finalité de nous rappeler cette idée simple et qui a marqué la décennie : pour être libres, nous devons, artistes et auditeurs, nous approprier toujours un peu plus cette technologie.

DEUX PORTRAITS D’ARTISTES REPRÉSENTATIFS DU MAGMA DIGITAL

Le travail de Christian Marclay illustre très bien le travail des nouveaux artistes du magma digital.
Marclay est d’abord un plasticien qui, bien avant tout le monde, va considérer l’objet-disque mais aussi le son qui en provient comme une matière qu’il est possible de sculpter et de façonner. Il peut donc être considéré dès les années 70 comme un des premiers sculpteurs du magma digital. Mais on peut également voir en lui l’artiste sémionaute qui guide le spectateur parmi tous les signes culturels, II utilise en effet le disque comme lieu où l’on réinvente et où l’on se réapproprie les objets culturels les plus divers et les plus connus, de Chopin à Hendrix en passant par John Cage. Je vous propose d’ailleurs le morceau intitulé John Cage sur le disque More Encores , paru en 1988. Là, l’artiste invente un parcours singulier et pour le moins personnel dans toute l’œuvre du compositeur américain en prenant ici et là des extraits de pièces variées. On est vraiment dans une œuvre qui est d’abord la lecture de l’œuvre d’un autre. Une sorte de playlist libre, décomplexée et franchement irrespectueuse. Mais avec ce côté plasticien et sculpteur de son qui fait que l’on reconnaît immédiatement la patte de Marclay.

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Cliquez pour écouter Christian Marclay, John Cage, sur l’album More encores , 1988

Lorsqu’il évoque les artistes designer et sculpteur de sons, Jean-Yves Leloup dresse le portrait (entre autre) de Carsten Nicolai, plus connu sous le nom d’Alva Noto. Sa musique, avec son imaginaire peuplé de diodes, de boîtiers et de machines électroniques évoque selon lui à merveille notre époque et son magma digital. Et c’est vrai qu’à lire le livre de Jean-Yves Leloup, l’installation sonore Syn Chron du même Carsten Nicolai me revenait sans cesse à l’esprit. Elle m’apparaît de plus en plus comme une illustration parfaite de la thèse de Jean-Yves Leloup. La forme géométrique représentée par la vidéo ci-dessous semble, à l’image du magma digital, vouloir immerger le passant dans un flux incessant de sons et de flashs lumineux. Là, ronronnements et cliquetis sont comme orchestrés par l’architecture des lieux. Mais cette représentation du continuum sonore et visuel actuel, de l’hyperactivité et de la mise en réseau du monde, débouche paradoxalement sur la création d’un cocon intime propice à la méditation. Image sublime d’un monde hyper-relié et hyper-ouvert qui a fait naître un sens nouveau de l’intimité, du détachement et de la spiritualité. Fascinant.

La même vidéo mais en qualité supérieure

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