Finira-t-on un jour de redécouvrir Charlemagne Palestine ?
Longtemps méconnu, longtemps dans l’ombre de ses camarades minimalistes américains comme Steve Reich ou Terry Riley, Charlemagne Palestine est pourtant un artiste immense dont l’œuvre, sans cesse réévaluée au gré des rééditions, est véritablement envoûtante. Obsessionnelle, spirituelle et poétique, elle est sans conteste de celles qui auront marqué durablement le siècle passé. Et sans doute pèsera-t-elle encore longtemps sur le destin des musiques que l’on dit aujourd’hui « actuelles » dans le jargon des programmateurs. Il suffit d’écouter Sunn O))) ou Sonic Youth (qui l’a remis à l’honneur) pour s’en convaincre.
Mais qui est vraiment Charlemagne Palestine ?
On commence aujourd’hui à bien connaître son parcours. Et des lignes de force se dégagent nettement. Travaillant au contact de ceux qui comme Morton Subotnick détenaient les clés de la modernité en musique, se nourrissant des exemples des grands pionniers de l’électronique (Varese, Schaeffer, Henry, Stockhausen. ...), Charlemagne Palestine est peut être celui qui, au siècle de l’athéisme, a donné à sa musique les colorations les plus spiritualistes. On ne déniera pas à des gens comme Terry Riley ou Olivier Messiaen un sens certain du sacré, mais la quête du « Son d’or » entreprise par Charlemagne avait une toute autre ampleur. Sa recherche d’une espèce de terre sainte musicale l’a fait entrer dans un mysticisme radical.
Il faut dire que Charlemagne Palestine a été élevé dans un milieu juif russe new yorkais très religieux. D’abord chanteur dans la chorale d’une synagogue à Brooklyn, il est, dès son enfance, fascinés jusqu’à l’excès par les sons continus (drones) que produisent les objets de son pas quotidien : les moteurs, les réfrigérateurs et tous les autres appareils électriques. Fasciné au point que dès l’adolescence, il entreprend une véritable exploration de ces drones. Ce départ dans l’aventure du phénomène sonore (de l’objet sonore si l’on préfère) est un tournant et il marquera à jamais la vie de l’artiste américain. Ce qui s’en suit, c’est-à-dire sa découverte des oscillateurs et des synthétiseurs analogiques à l’âge adulte, sa rencontre avec les les œuvres de l’avant-garde new yorkaise (Mark Rothko, Barnett Newman et Clyford Still pour les peintres, John Cage, Tony Conrad, Motron Feldman et le maître de raga indien Pandit Pran Nath pour la musique)
est presque logique. Il finit par se trouver une famille artistique. Mais il reste que cette fascination pour les sons et les formes les plus simples, les plus pures, prend de fait son ancrage dans quelque chose qui dépasse l’histoire de l’art ou de la musique. Charlemagne Palestine est plus qu’un minimaliste, même radical. Sans doute est-il même un peu plus qu’un artiste. Il y a chez lui quelque chose du gourou, du prophète à moins que ce soit de l’hérétique. Du moins quelque chose le distingue. Assurément
De ces mouvements intérieurs, de cette espèce de mûrissement spirituel depuis l’enfance, de cette riche intimité que l’on ne peut que deviner, naîtront en tout cas de grands disques. In mid air notamment, en 1968. Plus que jamais obsédé par le « son d’or », l’artiste y dévoile autant un travail de sculpteur que de musicien électronique. Sa méthode ? Il rabote, façonne, modèle de façon maniaque les sons d’oscillateurs qu’il pousse dans leurs derniers retranchements. Et le résultat, certes rêche, revêche, est saisissant . Aujourd’hui encore, la musique de Charlemagne Palestine emprisonne son auditeur et le pousse à une contemplation et une introspection infinies. Une musique qui met littéralement en prière.
Par la suite, dans les années 70, sans abandonner cette quête du « son d’or », Charlemagne Palestine orientera davantage ses travaux vers les arts visuels. Lassé de son insuccès, il mettra davantage en exergue son travail sur les animaux en peluche et les vidéos. Et c’est une de ces vidéos, Island Song, qui parvient jusqu’à nous aujourd’hui.
Si habitué que l’on soit du travail de Charlemagne Palestine, cette vidéo est une vraie surprise. Il ne s’agit pas de l’œuvre anecdotique d’un musicien se reconvertissant dans un autre art. On est bien dans le prolongement, dans l’approfondissement d’une démarche. C’est bien un des épisodes de la quête du « son d’or » qu’il nous est donné de voir et d’entendre.

Pourtant, les premières minutes désarçonnent. On va-t-on ? Que se passe-t-il ? Où veut-il en venir ? Pour tout dire, de prime abord, tout cela ne paraît pas très sérieux. Une caméra fixée sur le guidon d’un petit scooter et enregistrant en plan séquence les déambulations de son propriétaire sur une île, quel intérêt ?. Puis très vite, on comprend. Cela commence comme un jeu. Un jeu de rôles comme en imaginent les enfants. Toi, tu seras la victime, toi le héros, et moi le méchant. Je vous poursuis avec ma mobylette et on va voir ce qu’on va voir ! Et ce sont des coups d’accélérateurs mortels de la pétrolette, des pétarades, des « à l’attaque ! », des « en avant ! », des « à l’abordage ! », des « ah ah », « aha ah ah » (ces rires narquois mon Dieu !), le tout répété à l’envie, de façon si obsessionnelle que la réalité s’évanouit et laisse place à un univers recomposé, reposant sur des fondations à la fois inédites et fragiles. Fragile ! Ce n’est rien de le dire tant l’image tremble, que le cadre est bancal et que le noir et blanc de la vidéo est sale et sans contraste. On croirait cette image prête à s’effondrer. Et puis le motif représenté y est si minimal (Un paysage borné sans centre ni repère, un horizon branlant) que l’on se laisse peu à peu dominer et submerger par le son. Celui-ci, véritable drone lo-fi (c’est le son de la caméra portative) redouble ce qui s’avère être, plus le temps passe, une sorte de drone visuel où le monde s’uniformise, se déshumanise. Mais ce monde recomposé et inquiétant est aussi un monde qui a la fraîcheur et le souffle de l’enfance. Un monde fait d’une poésie saugrenue et comme rencontrée par magie. Charlemagne Palestine chante à tue-tête, il hurle aussi. Mais surtout il se laisse envahir par les choses. Car c’est une œuvre profondément animiste qu’ il nous délivre : le bruit du moteur, les accélérations de la pétrolette, les soubresauts que génère la route cabossée mais aussi l’appel d’un bateau sur la mer, la mer que l’on découvre peu à peu, le bruit des vagues, l’infini, tout ce qui est extérieur à la voix, se retrouve accueillis par cette même voix.
Et c’est tout un nouveau monde qui se dévoile. Le monde mais comme on ne sait plus le regarder. Et si on est bien face à une œuvre expérimentale, on ne peux s’empêcher de penser à ces vieux blues décharnés, à ses complaintes antédiluviennes, à ses ragas que Charlemagne Palestine était allé étudier en Inde. Et on ne sait plus faire la part de ce qui est archaïque et de ce qui est expérimental. Mais quelle importance semble dire Charlemagne Palestine ? Le monde est vieux. Le monde est jeune. Ces deux phrases veulent dire la même chose.
Cliquez ici pour pénétrer dans le site et l’univers de Charlemagne Palestine.
On y trouve des photos de ses installations et de toutes ses œuvres picturales. Bien sur on peut y écouter un panel de pièces audio de l’artiste. Magnifique.
Pour une interview de l’artiste
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