Association La P’tite Maison - Cabinet de curiosités sonores.

 

 
   

 




   
 
   
 

Jean-Luc Godard
One+One : Godard filme les Rolling Stones
L’expérience de la lucidité


(JPG) « La plus sage des choses à faire est d’ouvrir immédiatement ses oreilles et d’entendre soudainement un son avant que notre pensée ait une chance de le transformer en quelque chose de logique, d’abstrait ou de symbolique ».

Cette phrase de John Cage, Godard aurait pu l’écrire. A peine aurait-il eu à remplacer les mots « oreilles », « entendre » et « son » par les mots « yeux », « regarder » et « image ». Peut-être même connaissait-il cette phrase. Et qu’il l’a fait sienne. Quoi qu’il en soit, le Godard de One+One, son film consacré aux Rolling Stones, semble partager bien des préoccupations formelles avec le compositeur expérimental américain.

Godard, Mai 68 et l’expérience d’un nouveau cinéma

En effet, avec ce film, le cinéaste rompt pour un bon moment avec la fiction. Il entre dans sa période la plus ouvertement politique mais aussi la plus expérimentale. Il y a chez le maître franco-suisse une volonté d’en découdre et de faire un cinéma très violent, provocateur, en rupture avec la représentation bourgeoise d’alors. Un peu comme Cage l’avait fait en musique depuis quelques années déjà.

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C’est que, lorsque le projet s’enclenche, Godard vient de vivre à Paris la révolte (la Révolution pense-t-on alors) de Mai 68. Partout, aux USA, en Tchécoslovaquie, ailleurs encore, les sociétés et les idéologies (libéralisme, démocratie et communisme) issues de la seconde guerre mondiale sont remises en cause par une jeunesse virulente et déterminée. Lui-même, aux côtés (entre autres) de Truffaut et Polanski, a fait interrompre le festival de Cannes. Lorsqu’il débarque en Angleterre, à Londres, pour tourner One+One, il a manifestement besoin de continuer la lutte.

Londres serait donc, comme autrefois, le refuge de ceux qui résistent ? Sans aller jusqu’à faire des rapprochements qui fâcheraient (à juste titre) les plus grands fans et l’artiste lui-même, il faut tout de même noter que c’est là, après l’échec de Mai 68, que Godard est venu chercher ceux qui pouvaient être des compagnons d’armes de la Révolution en France. Les Black Panthers d’abord, avec leur discours d’émancipation pour les Noirs et leurs méthodes politiques radicales ;

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les musiciens Rock ensuite, qui représentent la révolte et qui sont alors considérés comme les vecteurs essentiels des nouvelles aspirations de la jeunesse blanche. Chez ces compagnons d’outre-manche et d’outre-atlantique, Godard trouvait ainsi un écho à ses préoccupations sur la politique et la démocratie. Mais en arrivant à Londres, Godard ne souhaitait certainement pas organiser une quelconque lutte. Le cinéaste n’est pas, faut-il le rappeler, un idéologue. Il est un poète (tout comme Cage), un témoin qui cherche à saisir le monde qui l’entoure. L’objet de sa rêverie sera donc la démocratie et sa culture. Son procédé expérimental : « superposer deux discours : un sur la musique, un sur la politique. Puis voir ce qu’il en sortirait ». C’est donc sans projet idéologique préconstruit que Godard demande aux Rolling Stones, symbole s’il en est de la contestation des jeunes, d’être l’objet de son expérience de cinéma.

Les Rolling Stones face à Godard.

Que les Rolling Stones acceptent une telle proposition ne doit pas surprendre.

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En 1968, ceux-ci sont davantage connus pour leurs frasques et leurs démêlés avec la justice que pour l’originalité de leur musique : Their Satanics Majestics Request apparaît comme une pâle copie des avancées des Beatles. On est loin de la déflagration des débuts. Aussi, malgré un titre comme (I can get no) Satisfaction, si symbolique de la jeunesse d’alors, ils sont loin d’avoir acquis le crédit politique obtenu (à son corps défendant) par Bob Dylan outre-atlantique. Enfin, d’autres groupes, anglais ou américains, bien plus radicaux dans leur esthétique, commençaient à émerger. Si le Rock pouvait alors incarner la rage, la colère et la révolte, ce n’était pas par le biais de l’image et de la musique des Rolling Stones. Les Who et Led Zeppelin en Angleterre, le MC5’s et le mouvement garage, toute la scène de San Francisco aux USA, étaient bien mieux placés pour endosser le rôle du trublion contestataire.

La proposition de Godard tombait donc à pic. Le cinéaste apportait une sorte de caution artistico-politique et radicale au groupe. Elle allait dans le sens de la redéfinition de l’image du groupe, les paroles très sibyllines et très imagées (donc très dylaniennes) concoctées par Jagger pour Sympathy for The Devil devant lui permettre de prendre le relais d’un Dylan lassé de jouer au prophète de la jeunesse.

Un et un font deux.

Quelles sont alors les fruits de cette rencontre ? Quel discours le cinéaste franco-suisse délivre-t-il ?

Comme toujours chez Godard, les choses ne sont jamais simples. La logique voudrait qu’en filmant les Rolling Stones à l’œuvre, un manifeste pop voit le jour. Or, il n’en est rien. Ambivalence et ambiguïté prévalent laissant le spectateur d’abord perplexe, songeur, en tous les cas, interpellé.

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En effet, si Godard a pu être enthousiaste un temps, cela ne se voit guère à l’écran (regardez un extrait). C’est avec un regard particulièrement distancié, presque avec le regard d’un entomologiste, que le cinéaste filme les séances d’enregistrement de Sympathy for the Devil. Il observe, scrute, détaille, laisse vivre. Il y a d’abord, c’est vrai, beaucoup d’empathie. On reconnaît ici le goût du cinéaste pour le work in progress et le travail du créateur (du Créateur ?). Très affairés, laborieux, studieux, les musiciens peinent à donner toute la mesure que peut avoir le morceau. Ils cherchent les arrangements les plus justes, ouvrent beaucoup de pistes, en abandonnent progressivement d’autres. Puis très vite, Godard semble ressentir beaucoup d’ennui. Les mouvements de caméra, très lents, très posés, construisent de longs plans-séquences qui se veulent neutres mais laissent aussi transparaître la déception. Bien souvent la caméra s’échappe, se laisse distraire par un quidam caché derrière un piano, qui écoute attentivement. Mise en abîme et signature : Godard nous confie-t-il qu’il n’y a finalement rien à voir ? Quoiqu’il en soit, ce ne sont pas les images de la colère ou de la rage qui sont données à voir.

Comment ne pas être déçu ?

Le manager des Rolling Stones, Andrew Oldham, avait réussi à imposer une image très agressive du groupe : insolents, teigneux, voyous, ils étaient l’image même de ce qui fait peur aux pères et aux mères de bonnes familles. L’incarnation d’une vague de changements dans la société. Et Godard, comme tout un chacun, n’avait sans doute pas mesuré la part que le marketing prenait déjà dans la diffusion du Rock’n’Roll. Lorsqu’il pénètre dans les studios d’enregistrement, il découvre des jeunes gens « sages, polis, disciplinés » selon les mots de Christophe Conte. (GIF) Ils sont en outre très bien peignés. Très bien habillés. Poseurs (Regardez un autre extrait). On est bien face à des artistes qui ont intégré la jet-set du Swinging London, pas des clochards. Le banquet des clochards (on assiste ici à l’enregistrement d’un album appelé Beggar’s Banquet. En français « le banquet des clochards ») auquel ils nous convient est celui d’une aristocratie de musiciens qu’on imagine mal pouvoir incarner le rôle de prophètes ou même de militants des causes qui préoccupent alors la jeunesse. Rôle qu’ils finiront pourtant par endosser. Parfait hold-up.

Qui sont vraiment les Rolling Stones ?

Alors quel statut le cinéaste donne-t-il à la figure des Rolling Stones ? Quelle place leur accorde-t-il dans la culture de la démocratie de l’époque ?

Dans le cadre de One+One, la culture des démocraties occidentales est une sorte de triangle dont les sommets seraient les Black Panthers d’une part, le nazisme et la pornographie d’autre part et la pop-music incarnée par les Rolling Stones pour finir. Tout le film consiste en une superposition de ces trois discours. A chaque fois, il s’agit de révéler les relations mais aussi les lignes de fractures entre ces trois pans de la culture. De façon simple, on a l’impression que Godard cherche à savoir de quel côté oscille l’aventure Pop. Le « sommet Rolling Stones » est-il plus proche de celui des luttes d’émancipation des Noirs incarnées par le groupe radical des Black Panthers ou de celui d’une pornographie de la représentation associée au nazisme ? Godard ne donne pas de réponse univoque. On a le sentiment qu’il cherche, tout au long du film, la solution d’une équation à multiples inconnues. Il reste quand même que Godard finit par trancher. La balance finit par pencher.

(JPG) Les Rolling Stones n’ont rien à voir avec la lutte des Noirs américains pour leurs droits civiques. Encore moins avec le blues originel, spontané et « véritablement primitif » (selon les termes du discours de Leroy Jones utilisé dans le film par Godard. A lire ici). Ils ne sont que les représentants laborieux et sans génie d’un blues blanchi, les pilleurs les plus célèbres de la musique noire américaine (Les paroles de Sympathy for the Devil ne cachent d’ailleurs pas cet état de fait : « j’ai volé à plus d’un âme son âme et sa foi » ). « Tu te demandes à quoi je joue » hurle Jagger tout au long de ces séances. Et Godard, de plus en plus désabusé, de mieux en mieux comprendre ce à quoi ils jouent, justement : les Stones jouent les noirs, les Stones jouent les voyous, là où il ne faut voir que des fils de bonne famille qui se cognent de la Révolution comme de l’an 40.

Le regard est amer. Il est triste. Triste comme les personnages qui errent dans le chapitre consacré au « cœur de l’Occident ». Là, dans un sex shop de Camden, Stockely Charmichael lit des passage de Mein Kampf sur l’usage de la propagande sur fond de musique des Stones. Pornographie de la réprésentation. Indécence de l’usurpation. Godard annonce tout cela de façon abrupte. Brutale. Le cœur de l’Occident est corrompu. « La coalition n’est pas possible. Il ne peut y avoir qu’un vainqueur unique » annonce Godard par une citation de Mein Kampf. Et ce vainqueur unique n’appartient pas au camp de la Révolution.

Ainsi, arrivé sans présupposé à Londres, Godard repart un peu plus lucide. Le procédé expérimental choisi pour construire le film aura eu l’intérêt d’éviter toute construction à priori et donc tout mensonge. « Mes films s’inscrivent dans un courant de la gauche européenne qui vole de défaite en défaite, dans un bel élan romantique » dit-il de lui-même. Mais cette défaite a l’éclat de la beauté. La lucidité n’est elle pas la blessure la plus rapproché du Soleil d’après le poète ?

NONO







 
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