Pochette de Rock Bottom
Je ne connais pas Robert Wyatt depuis si longtemps. Trois ou quatre ans tout au plus.
Le mépris avec lequel je traitais, à l’époque, la plupart des musiques estampillées (à tort ou à raison) « progressives » m’a longtemps tenu éloigné de l’œuvre du grand barbu. Grave erreur qu’une écoute forcée chez un ami m’a permis de réparer. Quelle découverte ! Quel flash ! Quel émerveillement ! Pour ces seules qualités propres, Rock Bottom aurait déjà fait partie des disques qui m’obsèdent. Mais s’il hante aujourd’hui mon panthéon personnel, c’est surtout parce que c’est en écoutant cet opus que m’a femme a ressenti les premières contractions qui l’ont conduit à accoucher un 16 mars 2003. Sans doute est-ce la dernière musique que Thomas, mon fils, a écouté depuis son Eden placentaire.
L’écoute de ce disque reste infiniment marquée par la vision d’une lune rousse flottant, ce soir-là, sur les grands boulevards extérieurs nous conduisant à la maternité.
Aujourd’hui, Robert Wyatt revient toquer à ma porte par le biais d’une vidéo de I’m a Believer (une reprise des Monkees) tournée sur le plateau de Top of the Pops en 1974. Le choc est rude qui impose une vision extérieure à une musique qui était jusqu’alors confinée, confiée à l’intime. Car c’est Robert Wyatt tel qu’il EST vraiment qui s’impose. Robert Wyatt en chaise roulante.
Robert Wyatt et Alfreda Benge
Cette vision n’aurait pas du me choquer puisque je n’ai jamais ignoré que Robert Wyatt était resté paraplégique après sa défenestration et sa chute de quatre étages en juin 1973. Savoir cela ajoutait même une forme d‘étrangeté à sa musique : comment, si gêné dans ses mouvements pouvait-on créer une musique si fluide, si libre, si aérienne ? Sans doute la réponse résidait-elle déjà dans la question. Cloué au sol, impuissant à intervenir dans le flux du monde, l’artiste cherchait vraisemblablement à briser ses chaînes (voir les paroles de Alifib sur Rock Bottom) ; sans doute se rêvait-il autre : oiseau, poisson (voir les paroles de Sea Song sur Rock Bottom mais aussi la pochette de l’album un peu plus haut), avec un autre corps en tous les cas. Évoquer cette situation me paraissait difficile en tant que critique. Peut-être parce que la pudeur me l’interdisait. Peut-être parce qu’on ne peut jamais qu’imaginer la douleur vécue. Peut-être parce qu’on ne peut pas vraiment parler pour celui qui souffre. Peut-être parce que les mots ne suffisent pas.
Aujourd’hui tout a changé.
Et puis cette vidéo que les fans se réjouissent de découvrir ou de redécouvrir me mets, pour ma part, très mal à l’aise. Pas parce que la vision d’un handicapé me gêne (ceux qui me connaissent témoigneront qu’il ne peut s’agir de cela). Mais parce qu’au-delà de l’irréprochable prestation de l’artiste, il y a le regard du caméraman. Et ce regard me révolte. (Regardez cette vidéo sur YouTube en cliquant ici)

Il est effet manifeste que Robert Wyatt, l’handicapé, ne rentre qu’avec difficultés dans le champ de la caméra. Faut-il égrener tous les indices de la fuite du regard ? La musique commence et il faut de nombreuses et longues secondes avant que l’artiste n’apparaisse. Enfin apparu, le voilà cantonné dans le bas de l’écran au point que le panneau d’annonce (permettant de l’identifier) le masque pendant un long moment. Mieux, voilà la caméra se perdant au milieu d’un public simulant vaguement l’enthousiasme, fixant les musiciens un à un, puis à bout de solutions, hausse le regard vers des pylônes et des projecteurs dont seul le caméraman pourrait nous expliquer l’intérêt. Parfois, malgré tout, voit-on réapparaître, comme à la dérobée, derrière tous ces jolis accessoires, le centre de ce qui devrait être l’intérêt de chacun : Robert Wyatt. Et quand la caméra daigne enfin trouver une distance acceptable et que l’artiste se voit accorder le champ pour lui seul, il explose de toute son intériorité et de toute sa foi.
Là, la leçon devient magistrale.
L’assaut de la réalité
Robert Wyatt impose au caméraman une véritable séance d’orthoptie, c’est-à-dire une séance de réadaptation fonctionnelle du regard. Renversant les rôles, révélant au technicien les lacunes et les inhibitions de son approche (de sa démarche ?), il l’oblige à des déplacements, des mouvements du regard qu’il s’interdisait jusqu’alors. On remarque ainsi très bien les contorsions de la caméra pour trouver à l’homme assis une place convenable dans le champ ; on imagine les questions sur la place de la chaise roulante (Faut-il la montrer ? Jusqu’à quel point ?), l’indécision sur les manières à trouver pour sortir l’artiste invité du rang d’accessoire à peine remarquable. Se placer à hauteur d’homme, d’accord, mais comment faire ? Toutes ces hésitations, ces doutes, on les ressent au visionnage de cette vidéo et on mesure surtout combien aucune réponse n’a été véritablement trouvée.
Un oeil nouveau
Robert Wyatt se pose ainsi, sans le savoir, comme le révélateur de nos faux-semblants et de nos petits arrangements avec la réalité. Il s’impose, lui l’homme au corps désarticulé, comme une figure iconoclaste. Il brise un miroir aux alouettes fait de beaux éphèbes et de bimbos généreuses. Ici, l’envers du décor, fait de drames et de gens réels, se révèle au public. Peut-être est-ce ainsi d’ailleurs qu’il faut interpréter les nombreuses digressions de la caméra loin de l’homme à la chaise roulante ? La vie est ailleurs que sur la scène. La vie est ailleurs que sur l’écran.
Au delà de la fuite du regard, il reste l’épanchement d’une âme. Il reste Robert Wyatt, hors de tous les regards. D’ailleurs, ne nous indique-t-il pas la voie ? Yeux fermés, comme en prière, il se déhanche sur sa chaise comme si ses jambes devaient ne jamais l’avoir quitté. Et il se balance. A gauche, à droite. Intensément. Obsessionnel. Il crie de sa voix aérienne et étrange : And I saw her Face, now I’m a Believer. Cet homme, handicapé aux yeux du monde, hors format aux yeux du système spectaculaire, cet homme, cet homme est libre. Cet homme vole. Et il confie ce vol à l’innocence d’un chant d’enfant.
NONO