Voici un livre important.
Un livre qui a su aller au delà de son sujet, au delà du motif, au delà de l’anecdote.
On ne lira pas, dans l’ouvrage de Greil Marcus, comme bien souvent dans la critique rock, le dithyrambe d’un fan adressé à son idole, ou la chronique empâtée et lénifiante d’un moment écoutez Hugo Ball crier rock’n’roll digne de
mémoire. Non. Il s’agit de bien autre chose : un voyage, une plongée vers les racines des esthétiques contestataires radicales du XXè siècle.
Il ne faut en effet pas se méprendre. Si le prétexte du livre est bien le punk anglais de 1977, le punk des Sex Pistols, le punk, donc, n’est pas abordé ici en tant que genre musical mais en tant qu’énième manifestation d’une esthétique dont la fulgurance traverse tout l’art occidental européen. Abandonnant bien vite Johnny Rotten, Mac Laren et ses copains (le compte rendu du concert au Winterland à San Francisco en 1978 est quand même fascinant. Il est à lire), il s’intéresse (dans le désordre) aux situationnistes, aux dadaïstes, aux poètes lettristes, aux hérétiques du Moyen Age et à tout ce que l’Europe compte d’allumés magnifiques. Chaque fois il s’agit de traquer (dans l’art, la politique, les sciences sociales, la théologie) ce qui relie ceux qui ont le plus secouer le cocotier de bien-pensance qui règne sur l’Europe. Tirant un à un des fils, nouant peu à peu des liens, il rassemble des individualités marquantes éloignées pourtant par le temps et par l’espace. Et ce faisant il fonde une communauté, une coalition se révoltant pour l’effondrement de tous les arts et toutes les sociétés d’hier, une armée se battant contre toutes les institutions du bon goût.
Il donne surtout par cette digression insensée (500 pages tout de même !) un visage à tous les révolutionnaires souterrains :
à Guy Debord (pape du situationnisme et auteur du livre la Société du spectacle) et Isidore Isou (inventeur de la poésie lettriste) errant dans les rues parisiennes, à Michel Moore campant aux abords de Notre Dame avant son assaut, à Richard Huesenlbeck et Hugo Ball s’agitant sur la scène du Cabaret Voltaire à Zurich puis Berlin, à Jean de Leyde rôdant dans les rues de Münster, aux insurgés de l’AFGES enfin, arpentant les rues sombres de la Krutenau...à Strasbourg.
Ce visage.
Cet homme.
Ce révolutionnaire,
cet hystérique,
cet hérétique,
ce moraliste,
ce rationaliste,
il est partout dans le livre de Greil Marcus,
mais aussi dans les rues, encore...
Ecoutez le rituel somptueux d’Isidore Isou
Et pour agrémenter la lecture essentielle du livre de Guy Debord, La société du spectacle, regardez grâce à ubuweb.com le film qu’il en a tiré.
Voir la partie 1 de la Société du Spectacle
Voir la partie 2 de la Société du Spectacle
Titre : LIPSTICK TRACES. Une histoire secrète du vingtième siècle.
Auteur : Greil Marcus
Editions : ALLIA
Date de parution : 2000