De tous les livres qui font de la musique leur principal motif, Country. Les racines tordues du Rock’n’roll est sans aucun doute le plus ennuyeux. Il faut dire qu’il parle, comme le titre l’indique, de country. Ce qui normalement ne devrait pas retenir notre attention.
Mais il reste un livre qui compte.
Hank Williams en prison
D’abord parce que, comme aucun autre, il a su donner à un genre populaire une dignité et une noblesse auxquelles bien des musiques savantes n’osent même plus prétendre. Greil Marcus dit de ce livre qu’il est « un superbe assaut en règle contre tout ce que la musique country tient pour sacré ; ce faisant (Nick Tosches) a offert un portrait scabreux et passionné de tout ce qui dans la country est passé sous silence-autrement dit ce qui est vraiment sacré ». Et ce qui est sacré ici, ce sont les perdants de tous poils, les fantômes magnifiques, les blackface (ces blancs qui se grimaient en noirs) oubliés. Il n’est donc jamais question ici de chemises à franges et de santiags. Country n’est pas une ode à Johnny Cash ou Dolly Parton, c’est un hymne à une culture au sens large.
Cette culture est d’abord une culture américaine. Elle est même un pilier de la civilisation américaine. Mais Nick Tosches en fait quelque chose de plus. Partant de l’exemple d’une chanson country contemporaine (Deck of Cards), il choisit, dans un premier chapitre pénétrant, de partir à la recherche des racines de cette musique. Et le résultat est d’une ampleur quasi cosmique : sautant les époques, Nick Tosches fait le plus sérieusement du monde de cette chanson de 1959 la traduction moderne du mythe athénien d’Orphée ! Mieux, pour prouver le sérieux de son intuition, il retrace les chemins sinueux et souterrains qu’a pu emprunter le mythe devenu ritournelle. Fredonné en Angleterre dès le IXè siècle grâce à une traduction de Boèce, le poète romain ; transformé enIrlande au XIè siècle par la mythologie celtique (Le mariage d’Etain), il devient Lai d’Orphéy en Bretagne au XIIè siècle. Au fil des siècles, la ritournelle est devenue une ballade de rue comme on en trouve alors de plus en plus en Angleterre à partir du XVIè siècle. Enfin c’est la migration anglaise vers l’Amérique qui permettra à la chanson de survivre dans le folklore américain. Et Nick Tosches de donner, par ce qui ressemble au récit d’une nouvelle translatio studi, à la country et à sa culture (et partant à toutes les musiques populaires américaines) le rang de mythologie. Une mythologie américaine.
Emmett Miller
Ce souffle, ce grand souffle américain auquel la lecture du premier chapitre américain nous donne droit, on ne le retrouve malheureusement plus dans le reste du livre. Seuls émergent de cette accumulation de notes érudites de collectionneurs de disques (on n’a l’impression parfois de lire des extraits de l’annuaire du disque français !) les passages consacrés à un blackface oublié à la voix "yodelante" qu’il faut élever au rang d’objet sonore : Emmett Miller.
Mais il reste, au delà des défauts énormes de ce livre, une grande tendresse. Une tendresse pour l’effort accompli par le rock critique pour élever au rang de culture noble ce qui est ordinairement moqué ou méprisé.
Un éloge de la mauvaise musique en somme.
Un éloge que notre civilisation européenne n’a jamais vraiment su écouter.
NONO
Pour un bain d’oreilles yodeleuses, un joli petit mp3 de Jimmy Rodgers
et puis aussi un petit coup de Lovesick Blues, d’Emmett Miller
Auteur : Nick Tosches
Titre : Country. Les racines tordues du Rock’n’roll
Editions : ALLIA
Année : 2000