Baader-Meinhof Blues
Extrait d’un journal intime anonyme
Un vieil adage chinois dit qu’il faut « tuer le poulet pour effrayer le singe ». Machiavel, en Europe, aurait sans doute agréé ce type de sentence. Il est absolument nécessaire aux Etats que les peuples n’en quémandent pas trop. Qu’ils restent bien assis, à leur place, les yeux bien fermés. Un fleuve se doit de rester dans son lit. Une porte se doit de rester dans ses gonds. Et si celle-ci doit laisser les grands vents s’engouffrer, tout juste admettra-t-on qu’elle se mette à grincer ou à couiner. Les bruits de la rue doivent conserver cet aspect mécanique et prévisible d’une porte qui claque au cœur de la tempête. Les bruits de la rue n’ont pas à s’abandonner aux hasards et à la folie. C’est pourquoi, il faut, il faudrait faire peur aux bruits de la rue et les assourdir de plus grands bruits encore. Souvent, cette entreprise est une réussite. Mais parce qu’elle est une réussite, elle est aussi un aveu : nos gouvernants ont peur. Nos gouvernants ont peur de leur peuple. Leur politique de sécurité ne vise que leur propre sécurité. L’Etat finalement n’aime les siens que lorsque leurs élans citoyens s’éloignent des brises stimulantes des idées et des prises de décision et se borne à la charité. Lorsqu’ils donnent au Téléthon, à un pauvre dans la rue ou s’engagent pour une cause humanitaire au goût d’aventure coloniale. L’Etat aime ses citoyens lorsqu’ils sont des travailleurs sociaux bénévoles. Pourtant être soi au milieu des siens peut avoir une autre allure. Aujourd’hui j’écoute en boucle Baader Meinhof Blues. Un blues électronique ravageur et hypnotique comme on en écrivait dans les années 70. Richard Pinhas, son auteur, quand il l’édita sous forme de 45 tours, proposait à l’époque à chaque personne qui achetait le disque de renvoyer des dons à la Fraction Armée Rouge. Façon habile de détourner les mauvais réflexes de charité. Façon de dire aussi que l’on a beau vouloir effrayer le singe, le poulet n’est toujours pas mort.
Extrait d’un journal intime anonyme, Samedi 27 décembre 2008
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