« O, chanteur, si tu ne sais pas rêver ne chante pas cette chanson » Citation de brahms dans "die mainacht".
Pour moi, l’histoire de Florence Foster Jenkins ressemble à un conte de fée bruitiste, comme un pur concentré d’art brut : produit de l’imagination géniale d’un fou.
Le conte de fée pourrait commencer ainsi :
Florence
Il était une fois, au début du siècle dernier, Florence, une jeune bourgeoise américaine avec un cœur aussi grand qu’un « piano forte » qui s’ennuyait dans son palais. Narcissique au possible, sa seule distraction était son miroir. Elle passait son temps à se déguiser et à chanter devant lui. La musique : ce n’était pas une distraction pour elle mais une passion, un art à la hauteur de son ego. Alors Florence déguisée en Carmencita chantait, chantait, ou plutôt miaulait, criait, vociférait des airs d’opéra. Et puis elle rêvait et rêvait encore de soirées de gala, de salles remplies de rois et de princes, venus l’entendre et l’applaudir. Jenkins rêvait... ? Mais dans son palais personne ne l’écoutait et ne partageait ses rêves. Ses parents comme son époux, poussés par l’instinct naturel de protéger leurs tympans ne l’encourageaient pas du tout à continuer dans cette voix...
... Et le temps passe et les oreilles éclatent...
Nous sommes en 1912 : Les Américaines se sentent pousser des ailes. Encore une fois elles manifestent dans les rues de new York pour réclamer leur droit de vote.
New York 1912
Ecoutez Florence Foster Jenkins
Florence, elle, les confectionne, les ailes : en plume, strass et paillettes. Dans cet apparat, elle est enfin prête à quitter le nid et à se jeter à corps et à voix perdu dans son histoire. Et oui le roi (son père) est mort faisant d’elle une riche héritière. Quant à son prince charmant, elle le jette, elle divorce. La voilà libre, riche et pleine d’ambition. Son cœur est resté entier et sa voix, insupportable.
Et même si ces ailes peuvent paraître superflues pour pouvoir techniquement voler, face à ses kilos de parures, de bijoux et de tissus, cet ange joufflu comme on en voit dans les toiles de l’art pompier du XIXe, munit d’un fort caractère et d’un sérieux compte en banque peut à présent s’élever en construisant son royaume de carton pâte et de paillettes . Bref, devenir la Reine bruitiste de ses rêves les plus narcissiques.
Donc, c’est en 1912, à New York, la ville où tout est possible, qu’elle décide de faire découvrir ces talents artistiques et d’y construire son royaume. Les tableaux vivants du « Euterpe club » qu’elle préside et organise obtiennent un grand succès.
Peu de temps après, elle monte son « Verdi club » ou elle organise chaque année un spectacle complètement extravagant par exemple « le bal des alouettes d’argent » qu’elle finance en totalité. Elle confectionne elle-même les costumes, imagine les décors, s’occupe de la mise en scène et bien sûr y joue et y chante.
Une artiste complète ? Une formidable imposture ? Mais qui est Florence Foster Jenkins à présent ?
Elle a rangé son miroir de princesse ennuyeuse pour offrir aux yeux et aux oreilles hallucinées de la jet-set new-yorkaise des spectacles tout aussi décalés que flamboyants. Est-elle toujours aussi narcissique qu’avant ?
Et ce miroir qu’elle a rangé dans une de ses commodes « Art nouveau » à son hôtel Bourgeois du centre de Manhattan, que reflète-t-il qu’elle ne veut pas voir. Peut-être une Florence plus mûre, plus adulte certes, mais donc une Florence qui vieillit doucement. Et cette image ne colle pas à ses extravagances même si elle y contribue. Ce reflet d’elle-même qu’elle ne veut plus voir qu’à travers les autres c’est le syndrome de l’Amérique. Une Amérique consciente de son adolescence éternelle que seuls les miroirs peuvent confondre. Florence c’est l’Amérique, avec ses contradictions, sa légèreté, son dynamisme, ses convictions, ses impulsions et sa spontanéité. Alors que représente le reflet d’une femme mure, vieillisante dans ce miroir ? L’Europe. Une dame d’âge mure perdue dans son histoire, sa sagesse, sa réflexion, ses concepts compliqués, sa philosophie. Un royaume inquiet de sa propre représentation.
Une Europe qui en 1913 s’apprête à s’auto mutiler pendant que Florence passe son temps, entre ses spectacles annuels au Verdi Club à organiser des récitals privés Petits fours et mal de tête assurés.
Luigi Russolo
Ce qu’elle fait de façon naturelle et inconsciente, c’est-à-dire changer fondamentalement le rapport à la musique en gémissant des airs classiques de façon inharmonique, un autre personnage tout aussi intriguant en fait de même, mais de façon tout à fait consciente et réfléchie. C’est un Européen, loin des salons de thés américains et très proche de la guerre. Il s’appel Luigi Russolo.
C’est en 1913 exactement que ce peintre futuriste décide de révolutionner la musique.(rien que ça !). Il écrit un manifeste : L’Art des Bruits
Arrivé là, vous allez me dire que le conte de fée dérape. En effet. Mais n’oublions pas qu’il est écrit par un fou.
Il est vrai que vu de la lune, entre Florence et Luigi, le seul lien aurait pu être le RMS Titanic qui heurta un iceberg lors de sa première traversée, au large de Terre-Neuve, le 14 avril de la même année.
intonarumori
Et pourtant il y en a un, juste en face de nos oreilles : Luigi Russolo, ennuyé par les violons monotones de la musique contemporaine naissante et éblouit par les bruits du monde moderne, se met à construire des Intonorumori (des machines à bruits). La voix si spéciale de Florence, passant directement du cœur à la bouche sans trop s’arrêter sur les cordes vocales, n’est-elle pas une machine à bruit ?
Une machine pouvant provoquer grondements, éclats, mugissements, stridences, tous ces éléments chers à l’oreille de Luigi Russolo.
Pour en finir avec Luigi, l’Europe et la guerre et revennir à l’univers causi de notre charmante cantatrice rappelons que ce précurseur des musiques électroniques parlait de : SONS-BRUITS.
Pour Florence, loin de tout ça, légère comme les plumes de ses costumes, on pourrait parler de : BRUITS-REVES.
Donc, à la question : Mais qui est Florence Foster Jenkins dès 1913 ? Je réponds : C’est une hurleuse de BRUITS-REVES. Parce que contenu dans la cellule de son château quand la jeune dame n’était qu’ennuie, sa voix, une fois libérée devient exubérances et usine à rêves. Un doux rêve de bruits. Et le bruit c’est la vie, ce sont ses amis qui la soutienne, comme Thomas Burn. La vie c’est aussi et surtout le publique (les rois et les princes) qui vient l’entendre par curiosité ou par obligation.
Et bien sûr, même pour ces récitals privés, Florence en fait trop : Tous comportent au moins trois changements de costumes. Dans « ange de l’inspiration », le rideau s’ouvre sur une forêt de plantes d’appartement avec au milieu, presque recouvert, un piano à queue. Apparaît alors florence, épaisse et corpulente, toute en ailes, paillettes et tulle, se frayant un chemin dans cette jungle jusqu’au piano.
... Et les oreilles éclatent, et le rêve se fabrique...
Plus le temps passe, plus les gens viennent la voir. Plus le temps passe, plus Florence rajeunit. Ce gros cœur hurleur de bruits-rêves fascine les foules. Les critiques musicaux couvrent ses événements en parlant de curiosité à ne pas louper. Le bouche-à-oreille fait son effet. Il devient alors plus difficile de se procurer des billets pour ses récitals que pour des finales de baseball. La machine à bruit gagne du terrain et tout le royaume vient à elle.
Florence mélange tout, le spectacle sort de la scène et entre dans sa vie. Pour se procurer des billets pour ses récitals, il faut passer la voir à son hôtel. Arrivé dans sa suite, nous retrouvons Florence allongée sur un canapé, utilisant ses billets comme d’un éventail et nous posant des questions pour savoir a quel prix elle va nous les vendre : « Vous êtes journaliste ? Ça sera plus cher ! Vous êtes mélomane et beau garçon, je peux vous faire un prix. Voulez-vous un verre de Xeres ? ». Chez Florence tout ce mélange, sa générosité, son narcissisme, son égocentrisme et ces tenues de soirées. Elle nous fait bien comprendre qu’elle est reine de son royaume en sucre avec lequel elle saupoudre son thé.
La petite Carmencita est devenue Carmen qu’elle incarne dans ses spectacles, revêtue d’un châle espagnol avec dans les cheveux un peigne incrusté de pierreries et une fleur écarlate. Elle ponctue le rythme en lançant des petites fleurs sur les auditeurs, des fleurs qu’elle prend de son panier. Un jour, le panier vole avec les fleurs sur le public. Alors en pleine représentation, la Carmen s’arrête, vexée, dépitée. Miss Jenkins attend alors que son pianiste ai ramassé le panier et les fleurs pour se remettre à chanter. Par cet acte, elle pousse l’enthousiasme au paroxysme. Florence n’est plus une bourgeoise dans un spectacle mais un spectacle à elle toute seule !
... Et le spectacle continu, et le bruit devient image...
Les années passes par dizaines et Florence chante mieux. Un peu mieux. Moins de miaulements et de crissement dans sa voix. En tant que machine à bruit, Luigi Russolo n’en voudrait plus. Mais le bruit persiste dans son image et dans ses disques gravés sur les 78 tours. Miss Jenkins est toujours la même. L’affirmation de sa voix, elle la doit sûrement à la quantité de récitals donnés au détriment des oreilles qui l’écoutent mais elle la doit aussi à un accident en 1943. Cet accident se produit dans un taxi, alors qu’on l’emmène, je ne sais où. Quelques traumatismes, rien de grave, au contraire ; En convalescence, elle s’aperçoit qu’elle est capable de chanter « un fa plus aigu que jamais auparavant ». Florence, toujours égale à elle-même, offre des fleurs au conducteur du taxi au lieu de lui intenter un procès.
... Et le royaume de sucre se transforme en marbre, et la reine des oiseaux nous quitte en plein vacarme...
Carnegie Hall
Le soir du 25 octobre 1944. Florence est prête, Florence est reine. Elle a gagné sa vie et toute son histoire défile devant elle. Elle s’offre alors le plus beau des tombeaux pour sa vie dans l’autre monde ou elle prévoit déjà de faire autant de bruit. En effet, Florence Foster Jenkins pour sa dernière représentation loue pendant une soirée le Carnegie hall de New York !
Un mois plus tard, la grande dame hurleuse de bruits-rêves éteint sa voix et ferme les yeux.
Voilà, ce n’est pas une fin. De ce compte merveilleux, il nous reste un concentré magique de ses rêves les plus bruitistes, parfumés à la liqueur de Xeres. Un disque rêvé par un rêve. J.Pergolesi
Artiste : Florence Foster Jenkins
Titre : The Glory ( ????) of the Human Voice.
Label : BMG Classics