Bernard Günter, Un peu de neige salie
Esthétique de la fin de l’histoire
A la fin des années 80, lorsque Francis Fukuyama affirmait que l’histoire arrivait à son terme, beaucoup ont ri.
La thèse était, il est vrai, pour le moins fumeuse. Reprenant le concept hégélien de fin de l’histoire, le penseur américain l’appliquait à la politique contemporaine et considérait que la fin des dictatures dans la péninsule ibérique (Espagne, Portugal) en Grèce, en Amérique latine et surtout l’éclatement progressif (puis avéré en 1989) du bloc soviétique rendaient désormais possible l’avènement sans partage d’un temps où la démocratie et le libéralisme n’auraient plus d’entraves et où la guerre deviendrait impossible. Fukuyama annonçait ainsi littéralement, et sans rire, l’arrivée des temps messianiques dans notre présent. Que cette thèse ait été contredite par les faits (guerre en Yougoslavie, en Irak, j’en passe) n’a finalement pas d’importance. L’important, c’est que nous l’ayons tous cru, peu ou prou. Parfois même sans nous en rendre compte. Parfois même alors qu’en toute bonne conscience, nous nous sommes cru des opposants déterminés à ce genre de pensée. La promesse du paradis est toujours convaincante.
Bernard Günter a-t-il lu Francis Fukuyama ? Sans doute pas. Ou s’il l’a lu, ce texte ne l’a sans doute pas perturbé outre mesure. Il n’empêche. C’est bien dans ce contexte d’euphorie d’après la chute du mur de Berlin, dans cette époque où commence à s’épanouir la fascination pour la nouvelle technologie digitale, cette période où plus personne ne pense que les chars soviétiques débouleront sur les places des grandes villes européennes, que naît la première grande œuvre de Bernard Günter : Un peu de neige salie . Oeuvre choc. Œuvre paradoxale surtout. Là, dans l’Allemagne autrefois déchirée où un groupe comme Einstürzende Neubauten (mais tant d’autre aussi)
hurlait les blessures que l’Histoire infligeait à son pays, un homme, marqué par la pensée zen et la musique française, décidait de baisser le volume à son maximum, de se tenir stoïque derrière son laptop et d’étirer sa musique le plus possible au point de la rendre statique. Comme suspendue. Comme hors du temps. Bernard Günter inventait ainsi l’esthétique des années 90 et des années 2000. Fini les larsens tonitruants du rock d’antan, fini les déhanchements cataclysmiques d’Elvis Presley ou les violents rictus de Sid Vicious. Fini aussi les chansons ou les morceaux calibrés selon l’étalon temps. Bernard Günter inventait la musique de son époque : la musique de la fin de l’histoire.
Rétrospectivement, malgré les crises (politiques, économiques, sociales), ce temps pourrait bien passer aujourd’hui pour une sorte d’âge d’or. Un temps hors du temps. Un temps pour l’insouciant. Un temps où les artistes, et notamment tous les musiciens (et ils sont nombreux) que Bernard Günter a pu influencer, se préoccupaient à nouveau de l’intime, de l’infiniment ténu en nous, de ce qu’il y a de plus universellement humain dans l’Homme. Un peu de neige salie est à cet égard absolument remarquable. Véritable haïku sonore, ce grand disque est d’abord une profonde respiration. Pas une respiration comme les miment les mauvais disques « new age ». Mais de ces respirations que seules les maisons, en hiver, savent imposer à leurs habitants. Une respiration comme un chat qui rode, un chat qui se ferait les griffes sur une moquette usagée, un chat qui guette, affolé par des sons inaudibles à son maître. Une respiration qui se prolonge infiniment dans le silence suspendu. Un peu de neige salie est l’héritage d’un homme qui a renoncé à l’histoire, et plus encore, au temps qui passe. Mais pas seulement. Cette musique est le don d’un homme qui a renoncé à tout. L’auteur lui-même a longtemps expliqué que sa musique se définissait par tout ce qu’il en avait exclu. Réductionniste dirent même certains critiques tellement contents de trouver un nouveau mot en « isme ». Mais ce qui importe c’est que ce faisant Bernard Günter élevait son art au besoin de transcendance qui était le nôtre. Les grands vides peints sous nos yeux étaient tout ce qui nous avait manqué jusqu’alors. Les plus blasés (Dieu qu’il y en a !) y verraient quelque chose de proche, dans la forme, des tapisseries sonores d’Eno et de sa musique discrète. Mais la posture n’est pas la même. Moins conceptuelle, plus poétique, Un peu de neige salie ne vise pas à superposer une nouvelle strate sonore sur l’océan de sons qu’est devenu le monde. Elle est tout autre chose. Elle est une invitation. Une promesse (elle aussi convaincante) d’un accord possible entre soi et le bruit du monde.

Aujourd’hui les bruits du monde sont bien moins apaisants qu’en 1993 : les bruits de bottes, devenus russes, résonnent à nouveau ; notre économie semble craquer de toutes parts ; les succès des régimes autoritaires fragilisent nos démocraties. Définitivement, l’histoire n’est pas finie. L’histoire n’a pas de sens. Et il est bien téméraire aujourd’hui de mettre le souffle léger de nos introspections en accord avec le grand vent du monde. Nous n’avons pas appris grand chose. Peut-être seulement à être profondément humain. Cela paraît beaucoup, mais ce n’est qu’un peu de neige salie. Un peu de ce qui nous reste de l’Eden d’hier.
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Ref
Auteur : Bernard Günter
Titre : Un peu de neige salie
Année : 1993
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