Chant pour les écrans du NASDAQ Des mots, des images, un son
Dans cet extrait de Cosmopolis, son roman consacré aux milieux boursiers new-yorkais des années 90, Don Delillo arrêtent les protagonistes de l’intrigue devant les façades emplies d’écrans du quartiers des affaires. Ses personnages, des traders mi-philosophes, mi-prophètes se lancent alors dans un délire qui prend aujourd’hui tout son sens :
« oh, et cette voiture, que j’adore. La lueur des écrans. J’adore les écrans. La lueur du cybercapital. Si radieux et séduisant. Ça me dépasse complètement. »
Elle parlait en chuchotant presque et arborait un sourire persistant, parcouru de variations énigmatiques.
« Mais tu sais comme je suis sans vergogne en présence de tout ce qui se prétend idée. L’idée c’est le temps. Vivre dans le futur. Regarde ces chiffres qui défilent. L’argent falsifie le temps. Autrefois c’était le contraire. Le temps d’horloge a accéléré la montée du capitalisme. Les gens ont cessé de penser à l’éternité. Ils ont commencé à se concentrer sur les heures, les heures d’hommes, en utilisant la main d’œuvre plus efficacement. »
Il dit : « Il y a une chose que je veux te montrer.
— Attends. Je réfléchis »
Il attendit. Elle avait un sourire un peu de travers.
« C’est le cybercapital qui crée le futur. Quelle est la mesure qu’on appelle nanoseconde ?
—Dix à la puissance moins neuf.
—C’est quoi.
—Un milliardième de seconde, dit-il.
—Ça me dépasse complètement. Mais ça me dit avec quelle rigueur nous devons prendre la mesure adéquate du monde qui nous entoure.
—Il y a des zeptosecondes.
—Tant mieux. J’en suis ravie.
—Des yoctosecondes. Un septilonième de seconde.
—Parce que le temps est désormais une valeur d’entreprise. Il appartient au système du libre marché. Le présent est plus difficile à trouver. Il est train d’être aspiré du monde pour laisser place au futur des marchés incontrôlés et à un énorme investissement. Le futur devient insistant. C’est pourquoi il va bientôt se produire quelque chose, peut-être aujourd’hui, dit-elle en regardant ses mains d’un air finaud. Pour corriger l’accélération du temps. Ramener la nature à la normal, plus ou moins. »
Le côté sud de la rue était presque désert. Il l’aida à sortir de la voiture et à monter sur le trottoir, d’où ils pouvaient avoir une vue partielle du défilement électronique de l’information boursière, des unités de message animé qui zébraient la façade d’une tour de bureau de l’autre côté de Broadway. Kinski était tétanisée. C’était très différent des informations qui tournaient tranquillement autour du vieux building de Time Square, à quelques blocs plus au sud. Là il y avait trois rangées de données courant simultanément à une bonne trentaine de mètres au-dessus de la rue. Informations financières, valeurs en bourse, marché des devises. L’action de ralentissait pas. La course infernale des chiffres et des symboles, les fractions, les décimales, le signe du dollar stylisé, le flux continu des mots, des informations multinationales, tout cela trop fugace pour être absorbé. Mais il savait que Kinski l’absorbait.
Il se tenait derrière elle, pointant le doigt par dessus son épaule. Au-dessous des bandes de données ou téléscripteurs qui défilaient, des chiffres indiquaient l’heure dans les principales villes du monde. Il savait ce qu’elle pensait. Peu importe la vitesse qui rend difficile la lecture de ce qui passe devant les yeux. C’est la vitesse qui compte. Peu importe le renouvellement sans fin, la façon dont les informations se dissolvent à un bout de la série pendant qu’elles se forment à l’autre. C’est ce qui compte, l’élan, le futur. Nous n’assistons pas tant au flux de l’information qu’à un pur spectacle, l’information sacralisée, rituellement illisible. Les petits écrans du bureau, de la maison et de la voiture deviennent ici une sorte d’idolâtrie, ici les foules pourraient se rassembler dans la stupéfaction.
Elle dit : « Est-ce que ça ne s’arrête jamais ? Est-ce que ça ralentit ? Bien sur que non. Pourquoi faire ? Fantastique. »